23 juillet 2023

Penser printemps

Le Beau Monde
Arthur Amard | Blanche Ripoche | Rémi Fortin | Simon Gauchet
© Christophe Raynaud de Lage

Lauréat du festival Impatience 2022, le spectacle conçu par Arthur Amard, Rémi Fortin, Blanche Ripoche et Simon Gauchet, fonctionne par accumulation de fragments qui, compilés ensemble, composent un rituel exécuté tous les soixante ans — celui du ressouvenir du « Beau Monde », autrement dit le monde des humains avant qu’il ne soit probablement frappé par une catastrophe qui jamais ne dit son nom. 

Seuls quarante-six des fragments originaux sont représentés : pour cause, les 381 restants ont été perdus au fil du temps (détruits, oubliés)… Ceux qui les rejouent devant nous sont donc les gardiens de la mémoire, des initiés aux restes de la civilisation : chansons et gestes, traditions et pratiques, ainsi qu’une série de témoignages (dont on devine nettement la provenance documentaire). Bien souvent, la mémoire du monde s’imbrique avec celle du théâtre : d’ailleurs, les rituels inhérents à la représentation elle-même sont habilement détournés, l’objet scénique se laissant intelligemment contaminer par la dramaturgie. L’idée phare du spectacle, assez géniale en effet, est que lesdits fragments, transmis oralement de génération et en génération, se sont altérés, abîmés avec le temps : les personnages deviennent alors des clowns malgré eux, car à chaque fois un hiatus se crée entre la parole (le nom du fragment) et l’action (le reenactment associé) — hiatus follement théâtral, qui bien souvent crée l’hilarité dans la salle, à laquelle les personnages restent, concentrés sur le rituel lui-même, insensibles. Le procédé est un peu répétitif certes, mais les façons d’éroder la mémoire sont trop plurielles pour que l’ennui ne s’y invite, et bon nombre de scènes, nées d’improvisations de plateau, sont éblouissantes d’inventivité scénique. 

Tout de même, on regrette un peu que la mémoire ne soit pas vraiment un challenge pour les trois protagonistes — à l’exception du fragment « printemps », qui semble se perdre pour la première fois : le personnage chargé de s’en souvenir défaillant devant nous, l’oubli devient l’occasion d’une joyeuse réinvention, tous se mettant ainsi, par un savant mélange d’anamnèse et de n’importe quoi, à réimaginer la définition dudit mot. Alors le spectacle rajoute une couche de présent : le « Beau Monde » n’est plus un simple agrégat de reenactments, mais aussi un minutieux exercice d’apprentissage, c’est le cas de le dire, par cœur, où chaque « trou » fait disparaître ni plus ni moins qu’un bout de l’histoire de l’humanité. Probablement l’idée dramaturgique sous-jacente est que l’espace-temps des personnages, qui nous reste obscur jusqu’au bout, a tout intérêt à s’effacer derrière celui qu’il rejoue : d’ailleurs, mise à part une attirance plus ou moins discrète entre deux protagonistes, rien ne semble vraiment les définir non plus, et le monde dont ils proviennent n’existe qu’à la mesure de l’altération du nôtre (pour preuve, ils portent les mêmes vêtements que nous, mais à l’envers). Cela fait sens, car leur futur parle de notre présent ; et pourtant, sans cette représentification du rituel, qui aurait pu donner son propos au spectacle (le ressouvenir, dans ce qu’il a de partiel, tronqué, sur le bord permanent de la disparition, est aussi une recréation esthétique et politique), celui-ci a tendance à dériver vers des terrains plus moraux, moins opérants théâtralement : ainsi, les personnages refusent de rappeler à leur mémoire le capitalisme, parce qu’il est en désaccord avec la tentative utopique qu’est le rituel du « Beau Monde » justement, dans une scène bien plus convenue et plus classique que toutes celles qui la précèdent.

Encore une fois, la théâtralité du « Beau Monde » est la plus impressionnante lorsqu’elle a la maniaquerie d’aller tout au bout du rituel, explorant avidement l’ensemble des pistes ludiques qu’il enjoint : c’est pourquoi, à l’exception de cette réserve, il faut rappeler les quatre co-créateurs du spectacle s’y aventurent avec brio, dans une proposition théâtrale à la fois humble et radicale, dont on ne peut que louer l’intérêt et la cohérence dramaturgique. 

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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