15 juillet 2023

Soi-même et un autre

EXIT ABOVE. After the tempest
Anne Teresa De Keersmaeker
© Christophe Raynaud de Lage

Changer du tout au tout, mais rester soi-même : c’est la première réussite d’« EXIT ABOVE. After the tempest », dans lequel le langage d’Anne Teresa de Keersmaeker prend une tournure excellemment pop — et on se réjouit de retrouver tant de motifs anciens refondus dans un joyeux moule où tout apparent bordel et mouvements de foule sous-tendent une maîtrise irréprochable des corps.

Ils sont treize au plateau, jeunes et parfois angéliques, et le dialogue intergénérationnel avec ATDK est – seconde réjouissance – d’une intelligence qui parcourt l’ensemble des chorégraphies : des styles de danse plus urbains font en effet irruption sur la scène et, se mêlant avec les mouvements iconiques, classiques mêmes de la chorégraphe, ils créent des entrelacs visuels complexes mais jamais abstrus, d’autant qu’ils sont soutenus par la création lumière suggestive mais pas trop illustrative de Max Adams. Il s’agit alors d’un hymne, certes simple mais pas moins efficace, à la jeunesse, qui a pour particularité de ne jamais s’emmurer dans une quelconque catégorie (chorégraphique, politique) : la danse encourage toutes les mutations et les hybridations, elle dissout les barrières, et la joie que les danseurs génèrent et partagent a l’air de provenir de l’immense liberté de circulation (des corps, des identités, des énergies) dont ils bénéficient. Comme le spectacle témoigne en même temps d’une écriture au cordeau, comment ne pas louer cette déflagration savamment organisée ? 

Certes, « EXIT ABOVE » pâtit un peu de plusieurs répétitions, pas tant des motifs (ce serait un contresens vis-à-vis du travail d’Anne Teresa de Keersmaeker) que de la dramaturgie elle-même, qui fonctionne sur une dichotomie temps fort/temps calme s’essoufflant à mesure que le spectacle avance, quand bien même les chants de Meskerem Mees continuent tout du long à nous envoûter. Même chose pour l’introduction benjaminienne, dispensable pas tant par rapport à la dramaturgie cette fois-ci que parce qu’elle est resservie à toutes les sauces dans la création contemporaine : elle abîme un peu la crudité des chorégraphies qui s’ensuivent. Mais c’est bien peu vu le succès de la création qui, si elle n’est pas un choc, magnifie finement le dialogue entre générations qui s’enrichissent esthétiquement et politiquement les unes au contact des autres. 

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026

Sisyphe au beurre

Sur une double motte de beurre XXL, une brochette de consommateurs qui adulent le gras. Bienvenue au supermarché Mammouth où l’on peut gagner 10 % de son poids en kit de survie : la fin du monde est proche et, une fois n’est pas coutume, celle du capitalisme avec. Car
7 juillet 2026

J’suis qu’une particule

Le philosophe allemand Hermann Schmitz distingue deux corps, Körper et Leib. D’un côté, l’objet, le corps anatomique ; de l’autre, le sujet, le corps vivant et vécu, qu’on traduit par chair, et dont les limites avec le monde sont floues. À voir Vivarium de la compagnie La Vouivre, on croirait que le
6 juillet 2026

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026