24 octobre 2023

Traverser le miroir

Nartiste
Jérôme Galan
© Vasil Tasevski

La jeune compagnie La Quotidienne, après son duo « Vol d’ange », choisit ici le mythe de Narcisse pour travailler autour de son outil de prédilection : les sangles. Il est étonnant de voir comme le simple entrelacement de matière textile peut donner naissance, lorsque le corps s’y confronte, à une telle poésie.

Jérôme Galan nous accueille sur la petite piste du chapiteau dressé au milieu de l’immense esplanade des Terres Neuves que cernent des barres d’immeubles telles que seule une époque comme la nôtre peut en inventer. Il s’élance, en solitaire, sur les sangles tendues entre les mâts qui supportent la tente. Il concentre sur lui tous les regards et la lumière, mais sa voix intérieure, qui résonne parmi les spectateurs, trahit les peurs, les angoisses, les oublis et les rêves de l’artiste en représentation. Tout le monde regarde Narcisse et Narcisse ne regarde que lui, qu’en lui. Jérôme Galan joue avec le spectaculaire propre au cirque : il nous convie à le rejoindre dans son univers ; mais au lieu de nous repousser, comme Narcisse le fit pour la nymphe Écho, il nous exhorte avec douceur et poésie à nous pencher nous aussi sur l’onde dans lequel il se mire et se voit ange. Alors que Narcisse sondait les profondeurs infinies du lac, tentant désespérément d’y saisir son image, l’artiste circassien prend son essor, à l’instar d’Icare, et fuit son image. À moins qu’il n’ait décidé de traverser le miroir et que cet envol soit en réalité une chute profonde et bouleversante dans un monde inversé. L’Icare de Matisse, selon qu’on le tourne et retourne, prend son envol ou s’enfonce dans l’abîme, nage ou se noie. Ainsi Jérôme Galan, en s’élevant par rebonds et saccades vers l’oculus du chapiteau où brûlent les feux du théâtre, nous rappelle que la mort est apothéose ou descente aux Enfers selon qu’on soit puissant ou misérable.

Dans un jeu spéculaire tout à fait fascinant, le travail de Jérôme Galant devient le reflet de nos propres émotions et nous invite à une catharsis poétique. Nous sommes tous des Narcisse au bord du gouffre. Ou au bord du ciel.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

"Il est si bien, si salutaire aussi, de ne pas avoir une idée trop sérieuse de ce que l'on fait." (Paul Léautaud)

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Dernière émission en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

Oui ! 169 fois Oui !

Dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux (FAB) l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA) est sorti de son cocon protecteur de l’auditorium de Bordeaux pour interpréter sur une place bordelaise le Boléro de Ravel sous la houlette de Cyril Jaubert, metteur en scène et directeur de l’extravagante et
1 octobre 2026

La mémoire des murs

L’artiste Olivier Crouzel, à l’occasion du chantier d’une salle de concert mythique en périphérie de l’agglomération bordelaise, le Krakatoa, a eu carte blanche pour fabriquer un matériau artistique issu du chantier lui-même. Du fracas a jailli une œuvre fascinante, entre archéologie et mémoire, comme un pont entre l’avant et l’après.
19 juillet 2026

La liste de nos souvenirs

Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
30 mai 2026

Naissance d’une étoile

Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle. En commençant cet article, me reviennent
14 mai 2026

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026