13 février 2023

Un problème d’équilibre

Triptych
Franck Chartier | Gabriela Carrizo | Peeping Tom
(c) Virginia Rota

La compagnie de danse-théâtre belge, dont on ne compte plus les récompenses, réinvestit la grande scène du Barbican à Londres par l’entremise du Mime Festival. La soirée rassemble trois pièces : « The Missing Door » créé par Gabriella Carrizo en 2013 avec le Nederlands Dans Theater, « The Lost Room » et « The Hidden Floor » respectivement dirigées en 2015 et 2017 par Franck Chartier. La compagnie raccroche les oeuvres en un triptyque, trois tableaux chaotiques, au sens noble du terme. Un triptyque comme le « Jardin des délices » de Bosch, l’influence flamande peut-être, mais où les trois tableaux traiteraient du Jugement dernier.

Un spectacle très sombre en effet. Un cauchemar dont on ne se réveille pas. La claustration est vécue physiquement par spectateur : si les espaces symboliques sont délimités par le positionnement de murs en panneaux, ceux-ci changent, tombent, se retirent, découvrant le fond de scène par intermittence où s’agitent interprètes et techniciens, tous sont en état de jeu. Les interprètes quittent la scène mais pas le plateau ni leur rôle en la quittant, d’où le sentiment d’infini de cette zone à laquelle nul n’échappe, ni nous, ni eux. Les interprètes utilisent le théâtre et ses artifices autant que le théâtre semble les utiliser. Il faut dire qu’il est agréable d’avoir un changement de plateau à vue qui a une véritable fonction dramatique, autre que produire un effet méta un peu vaseux.

On ne peut pas parler de Peeping Tom sans rappeler la technique absolument surréaliste de leurs interprètes. Pour leurs spectacles, plus que pour la majorité des compagnies, le positionnement dans la salle à un impact déterminant sur l’expérience de spectateur. Si le nombre de rangs ne nous permet pas de distinguer nettement les visages et la respiration des danseurs, la virtuosité de la danse en fait des silhouettes sur-/post-humaines. Cela sert le spectaculaire mais aussi la monstruosité. Les interprètes sont comme des réceptacles et peuvent tout incarner. On ne peut s’attacher à un individu : on peut en revanche assister à une situation, un enjeu, et s’y identifier le temps d’une scène. Mais l’enjeu va se détacher de ce corps qui l’a porté aussi vite qu’il y est entré. Les interprètes sont aussi changeants que le décor. Un dé-corps quand le décor est lui-même un personnage agissant, à l’image de ce lit qui respire et avale les interprètes dans « The Lost Room ».

L’écriture semble se construire sur un décrochage essence/fonction/action. La chambre comme décor – bien qu’elle porte une charge symbolique – ne remplira jamais véritablement sa fonction premier degré. De la même manière, la femme de chambre semble s’être glissée dans cette apparence, dans ce costume, sans véritablement l’habiter. Ce qui provoque comme une nostalgie du présent : on est nostalgique d’une structure imaginaire, illusoire sûrement, dans laquelle chaque chose avait une place et un sens que l’on pensait immuable et qui s’est visiblement effondré. Très Kafka en ce sens. Une certaine idée de l’enfer. Une certaine idée du théâtre. Finalement, si les personnages sont emprisonnés dans leur cauchemar, ils y échappent en n’étant jamais incarnés, en vidant leur corps laissé inanimé au sol, se ranimant parfois – mais le cerveau n’en parait jamais à l’origine, comme une réaction nerveuse plus qu’un réveil -, ou encore mus par les intempéries, une météo qu’ils subissent. C’est peut-être là leur manière d’échapper à un huis clos de portes, de pièces, de sols cachés, perdus ou manquants. Ils ne laissent au plateau que leurs corps et se cachent, se perdent, s’absentent.

Après l’énième porté avec l’homme qui manipule la femme, la fait tourner autour de lui, la soulève, la jette, la traîne au sol, on se surprend à ressentir une certaine lassitude : depuis Pina Bausch, on en a vu des femmes se faire balader dans tous les sens, et au troisième duo dans la même veine, on se demande si ce n’est pas finalement le sujet de la pièce, sujet bien plus pauvre et limité que le spectacle ne l’est vraiment. Un problème d’équilibre ? Il a été dit du triptyque de Bausch qu’il serait un « miroir nuptial » pour mettre les jeunes mariés face aux écueils qui les attendent, donc pourquoi pas, après tout. Une des seules répliques du spectacle – mais quelle réplique ! – est prononcée par une femme à un homme, tous deux assis à la table d’un restaurant inondé, détruit, envahi par les plantes grimpantes, eux-mêmes sales et tremblotants : « Tu disais que l’air marin nous ferait du bien ». Le drame des relations prend dans ces trois pièces la forme et la charge de tous les drames : politiques, sociaux ou climatiques.

Léa Malgouyres

Léa Malgouyres

Assistante de programmation pour le festival de performance londonien Block Universe, Léa Malgouyres a fait un parcours de conseil artistique et de production dans diverses institutions telles que le CENTQUATRE-PARIS, Les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis ou encore le Centre Pompidou. Elle est co-commissaire de Correspondance Astrale et a signé l'exposition "For now we see through" à Londres en octobre 2021. Par ailleurs, elle est correspondante pour Télérama.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Léa Malgouyres

Photo: Tristram Kenton

Demain est annulé

La sensationnelle première de « We Should Have Never Walked On The Moon », fruit de la collaboration entre Rambert — l’une des plus anciennes compagnies britanniques, fondée en 1926 — et le Ballet national de Marseille sous la direction de (LA)HORDE, a électrisé Londres d’une énergie rare. Cette proposition hors-norme réinvente
6 septembre 2025

Théâtre de ruines

À l’occasion du festival Shubbak, vitrine londonienne des cultures et créations arabes contemporaines, le Southbank Centre présentait « MILK » de la compagnie palestinienne Khashabi Theatre, déjà remarquée au Festival d’Avignon en 2022, année de sa création. Deux ans plus tard, la réception de ce spectacle est transformée par l’intensification dramatique du conflit
27 mai 2025

Minimaliste mais encore

Les rideaux latéraux de la scène sont retirés, révélant les instruments de l’ensemble, installés à jardin et débordant légèrement sur le tapis de danse blanc. Le fond de scène s’éclaire d’un rouge profond. Les interprètes entrent depuis le bord plateau, comme lors d’une répétition. Les musiciens de l’ensemble London Sinfonietta
5 mai 2025

Pastorale aérienne

Le Southbank Centre de Londres inaugurait hier soir « Multitudes », son nouveau festival dédié aux dialogues entre la musique classique orchestrale et d’autres formes artistiques telles que la danse, le cirque, la poésie ou encore les arts visuels. En ouverture, l’emblématique « Daphnis et Chloé » de Ravel, somptueusement interprété par le London
25 avril 2025

Puissance de l’oubli

Le public entre sur un plateau scindé par une découpe de lumière formant un écran de fumée, puis les projecteurs s’élèvent vers le plafond, révélant la grille du Queen Elizabeth Hall du Southbank Centre de Londres. Dans ce simple glissement tient déjà un symbole de la chorégraphe britannique Holly Blakey,
14 avril 2025