2 juillet 2024

Aux Yannick·e·s d’hier et de demain

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Sorti en août 2023, « Yannick » allait bien au-delà des blagues inconséquentes dont se contente parfois Quentin Dupieux. Dans ce film, où un spectateur prend symboliquement et littéralement en otage une représentation théâtrale, s’ébauchait en effet un modèle à la fois détestable et désirable de l’activité spectatorielle.

À première vue, Yannick grossit jusqu’au malaise la figure du spectateur utilitariste et fâcheux ; ce manifesteur d’ennui, convaincu de sauver l’assemblée, qu’on a déjà trop croisé – « Bon courage pour la deuxième partie, ça sera pire, je vous aurai prévenu », entendait-on hurler par exemple l’an passé dans une cour avignonnaise, à l’entracte d’« Extinction ». Signe de sa possible viralité, la sortie du film coïncide d’ailleurs avec un retour récent dans les salles de ce genre d’énervé·e·s : l’apostrophe à Isabelle Huppert lors du « Bérénice » de Castellucci a bien fait parler d’elle ce printemps, pendant qu’à l’Odéon on criait aux acteur·rice·s de Christiane Jatahy « d’apprendre à jouer Shakespeare ».

Mais Yannick n’est-il qu’un saboteur improductif de mauvais boulevard ? N’incarne-t-il qu’une acception négative du spectateur trop éveillé, celui dont l’action n’est que pure négation et violation ? Exacerbe-t-il uniquement le spectateur violenteur, figure qu’on a aussi pas mal croisée ces derniers temps, depuis les bagarres causées par folle identification au Catarina de Tiago Rodrigues jusqu’aux réactions beaucoup moins romanesques, pour ne pas dire racistes, subies par des comédiennes en Avignon pendant le spectacle de Rebecca Chaillon l’an passé ?

En réalité, le film de Dupieux est riche d’une évolution positive : la harangue purement critique de Yannick fait place assez vite dans le scénario à son envie de « prendre le taureau par les cornes ». Yannick ne se contente pas de détruire le spectacle, il en « écrit un autre ». Le temps réinvesti de la représentation devient alors pour le gardien de parking un espace d’émancipation : celui qui n’avait aucun temps pour l’art (même pas pour dessiner des « bananes » sur un coin de table) se fait dramaturge et metteur en scène éphémère. Ce temps d’infraction dans l’œuvre, ironiquement comprimé par la brièveté cynique du film, ne fait pas uniquement du geste de Dupieux une fable sociale montrant un « repartage » éphémère du « sensible ».

Yannick est en effet un parangon bien plus universel, qui concrétise les discours parfois idéalistes de Jacques Rancière et d’autres penseur·se·s contemporain·e·s sur la supposée « activité » du·de la spectateur·rice de théâtre : il est le spectateur « hyperactif », destructif mais surtout créatif. Yannick ne met pas à mort le boulevard : c’est en s’y engouffrant qu’il le fait vivre autrement et peut-être même survivre. Le trouble-fête gagne alors dans sa productivité quelque chose du spectateur rêvé. Et si le film n’est pas cette satire univoque du théâtre qu’on a souvent vue en lui (même si Dupieux s’amuse bel et bien d’une certaine essentialisation du théâtre par le cinéma, en exagérant par exemple le statisme de la scène), c’est parce qu’il fait l’éloge indirect de la représentation théâtrale comme espace profondément disponible et susceptible d’individuation.

Voilà donc une occasion de rendre hommage ici à tous·tes les Yannick·e·s authentiques et anonymes qui, loin d’avoir agressé des spectacles, les ont, eux·elles, aussi augmentés de leurs actes saugrenus et parfois inexplicables, de leurs phrases sans conséquences néfastes qui ont fait le présent éternel, le punctum mémorable d’une représentation. Saluons d’abord ces spectateur·rice·s distrait·e·s et avides d’une autre œuvre que celle qu’on leur imposait, ces créateur·rice·s d’un spectacle de traverse – ceux·celles fasciné·e·s en silence par la marche lente d’un chat dans la cour d’honneur lors d’une lecture rambertienne de Podalydès (2013) – ceux·celles attendri·e·s cette fois par un gentil cabot pendant « After/Before » du même Rambert en 2005, et criant lors de la sortie de l’animal, lassé·e·s visiblement par la performance des corps, « Rendez-nous le chien !! ». Saluons aussi les directeur·rice·s d’acteur·rice·s improvisé·e·s – comme ce ventripotent monsieur au « Bérénice » de Grüber qui, à l’automne 1986 au Français, prit vocalement le dessus sur le chahut hernanien de la salle, proclamant à l’assistance et au lymphatique interprète de Titus, avec un accent bien coupé du Midi : « Du calme, et Titus, un peu de nerfs ! »

Honorons celles·ceux qui se sont mis spontanément à nu –  cette femme au « Fuck Me » de Marina Otero (en 2003 au festival Paris l’été) : alors que la performeuse qu’on croyait paralysée se déshabille et se met à courir nue dans la salle, sa course folle inspire une spectatrice qui se dessape elle aussi spontanément et poursuit Marina Otero comme son ombre. Révérons aussi les assoiffé·e·s et les gourmand·e·s  – ce spectateur retardataire (un certain J.-M. Ribes nous a-t-on dit) montant en 2005 sur le plateau du « My Dinner with André » de Tg Stan et dévorant éhontément le burger McDo qu’il venait d’acheter en face du théâtre – ce septuagénaire montant lui aussi sur scène en Avignon 2024 pour boire le verre de Carolina Bianchi, et ce au climax performatif du spectacle puisque l’interprète était alors endormie sur cette même table par la « drogue du violeur » qu’elle venait d’ingurgiter. Autant d’actes souvent polysémiques, purement vivants, autant de trouées vitalisantes, de points aveugles irreproductibles de la représentation qui disent combien le·la spectateur·rice porte en lui·elle une œuvre potentielle. Claude Régy écrivait lui-même que l’acte théâtral est irréductible à la somme de tous les mouvements que le spectacle sécrète, à toute la vie imprévue qu’il fait circuler.

Alors n’accusons plus systématiquement les élans de vie qui parcourent les corps assis, car en résistance aux réactions bourgeoises et parfois fascisantes se hissent de beaux chahuts. Des actes, réfléchis ou irrationnels, qui prennent puissamment part au poème. Voilà l’ébauche d’une contre-histoire du théâtre par ses fertiles spectateur·rice·s que nous aimerions beaucoup poursuivre avec vos récits (contact@iogazette.fr). Nous remercions celles et ceux qui ont déjà nourri cette tribune avec leurs souvenirs indélébiles.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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