25 mai 2024

Cette machine que je ne saurais voir

On m'a trouvée grandie
David Murgia | Delphine Lanson | Florence Peyrard | Leïla Ka | Valentine Losseau | Yvain Juillard | Raphaël Navarro
© Zazzo

On dit parfois des dispositifs techniques qu’ils sont époustouflants, mais celui d’ « On ma trouvée grandie » l’est tant qu’il fait date dans l’histoire, certes récente, de la magie nouvelle et de l’illusionnisme dont elle hérite plus que jamais ici, si bien qu’il déborde sur le rêve de tous les créateurs lumière et de beaucoup de metteurs en scène : rendre subitement visible ou invisible, à loisir, n’importe quelle partie du plateau. Cet effet de catoptrique défie l’entendement — les comédiens, les éléments de décor sont devant nous ; une seconde après, la scène est vide —, et il serait vain de le décrire, puisqu’il faut le voir pour le croire. Cependant, c’est aussi un piège tendu à la dramaturgie : comme toute nouvelle technologie, elle a tendance, lorsqu’elle est inaugurée, à se (la) raconter elle-même plutôt que le spectacle. Car entendons-nous, le baptisé « Zeuxis » n’est pas une machine à usage unique, mais une technologie qu’on voudrait voir chez foule d’artistes tant elle ouvre le champ des possibles ; de sorte que Valentine Losseau, première en date à la mettre en oeuvre (c’est l’injustice de la science) n’est peut-être pas celle qui en fera le meilleur usage, parce que cette cape d’invisibilité est encore paradoxalement trop ahurissante et donc, visible.

Qui plus est, la disparition est moins au centre de la dramaturgie d’« On m’a trouvée grandie » que la lévitation, second procédé magique du spectacle, toujours stupéfiant mais plus habituel chez 14:20, puisque la protagoniste, Madeleine, marchant sur la pointe des pieds, aurait le don, lors de moments d’extase ou de crise (selon le point de vue ésotérique ou psychiatrique) de s’envoler. Du coup, Zeuxis se met au service de la réflexion autour de la santé mentale : est-ce, encore une fois, parce qu’il est trop époustouflant qu’on y voit, en regard, de la maladresse dramaturgique ? « On m’a trouvée grandie » s’inspire en effet d’une réalité clinique : à la fin du XIXe siècle, un grand nombre de femmes est interné à la Pitié-Salpétriêre sous prétexte d’une hystérie que l’on devine bien vite diagnostiquée par des hommes assez peu soucieux de leur rémission. Madeleine (Leïla Ka) y est une figure parmi d’autres : ici, Flore (Florence Peyrard), Laëtitia (Delphine Lanson) et Max (David Murgia), seul patient à nuancer la dualité des genres (dans les deux sens du terme, puisqu’il est volontiers assez comique).

Néanmoins, c’est parfois le cas chez 14:20, l’histoire n’est pas exactement à la hauteur du dispositif : la maladie mentale reste assez cliché (les « danses du mal-être », certes techniquement impeccables, de Leïla Ka, ou encore l’opposition entre le mutisme des femmes et la bavardise des hommes) ; et idem pour le médecin (Yvain Juillard) dont les traits de caractère, brossés en quelques minutes, sont trop simplistes pour qu’on ne se lasse pas lorsqu’il évoque une énième fois la « conférence de Boston » dans laquelle il compte présenter ses conclusions. C’est d’autant plus frustrant que les background stories (les violences qu’a subi Laëtitia, l’histoire sibylline de Max et sa soeur, la fragilité psychologique de Pierre), pourtant pertinentes, sont trop en background ; il en va de même pour Madeleine, dont la danse raconte aussi, parfois et heureusement, un passé lui-même devenu mutique. Deux impasses se présentent alors, la faute à cette dramaturgie un peu en retrait : d’un côté, Zeuxis échoue à devenir une machine-concept sur laquelle le spectacle pourrait se reposer tout entier (le parallèle entre l’invisibilisation de Zeuxis et l’invisibilisation des femmes étant moins opérant sur le plateau que sur le papier) ; de l’autre, il est trop central pour devenir un élément subsidiaire dans le spectacle — bref, c’est soit trop, soit pas assez. En fin de compte, celui-ci se retrouve assigné, c’est un comble, à sa visibilité : on sent qu’il faut regarder ce qui disparaît derrière lui, voire louer l’aboutissement technico-artistique qu’il représente.

C’est dommage, parce qu’« On m’a trouvée grandie », non sans faire écho à Peeping Tom (qui avait récemment présenté un spectacle à la Pitié-Salpêtrière), bénéficie, outre cette invention magnifique, d’un florilège de trouvailles visuelles (le personnage de Flore qui s’enfume, la scène de folie du médecin, entre autres), d’un pitch sibyllin – une femme « malade de lévitation » dans un monde à l’onirisme souvent cauchemardesque – et, en somme, d’une dramaturgie qui, lorsqu’elle apparaît plus nettement, séduit par son audace et son mélange des genres, assez rare dans le paysage contemporain : gageons donc que la machine la laissera bientôt mieux apparaître.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Heure bleue

Pour une fois, ce sont les spectateurs au centre du plateau — en l’occurrence du cloître magique de la Chartreuse, lors de la version in situ de La Tendresse du ventre de la baleine, présentée dans la Sélection Suisse en Avignon. C’est l’heure bleue : marchant à pas pressés ou
19 juillet 2026

Surhommes

Bang bang, solo à succès du canadien Manuel Roque , revient en version 2.0, à savoir avec une nouvelle paire de jambes athlétiquement au top (impossible autrement) pour une performance qui indifférencie presque danse et sport. Sur un beat minimal, le duo répète les mêmes pas avec un acharnement digne
18 juillet 2026

Famille mode d’échec

C’est un peu exagéré que d’opposer les spectacles jeune public qui enrichissent l’imaginaire à ceux qui inculquent des valeurs. Force est de constater néanmoins que Va falloir toujours toujours est plus proche de la seconde catégorie : nous sommes ici réunis pour apprendre qu’une famille parfaite, ça n’existe pas et
13 juillet 2026

Annulation des rapports de force

Lunettes noires et costume full cuir à la Matrix, Zoé Lakhnati, en vigile un brin SF, attend que son oreillette imaginaire le lui confirme : le public est bien « stable », on peut introduire l’égérie virginale au plateau — alias la culturiste Claudia Atletica. Mais une fois son long châle bleu
12 juillet 2026

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026