6 octobre 2024

Chant du cygne

Il risveglio
Pippo Delbono
(c) Luca del Pia

Pippo Delbono sent venir la fin. « Il risveglio » est un testament scénique tout autant qu’une autobiographie résumés en un dernier cri : celui de l’appel aux forces de vie et d’amour. Une proposition intime et touchante mais qui perd en partie le théâtre en cours de route.

Puisqu’il fallait bien commencer quelque part, c’est dans les sixties et les seventies rock et psychédéliques que s’ancre le spectacle. Du Jefferson Airplane de Grace Slick à un concert des Who à Zurich, Pippo revient sur sa jeunesse par bribes éclatées. Mais de la fougue musicale de la verdeur, on glisse très vite dans une mélancolie explicitement exposée comme programme : celle d’une jeunesse perdue, mais aussi d’années d’enfermement médicamenté, d’isolement provoqué par le Covid et, au sommet de la souffrance, de la mort de Bobò, compagnon de toujours du performeur italien.

Pippo, c’est un peu l’oncle Marcel qui incruste son discours après celui du père de la mariée : il profite de l’occasion pour raconter sa vie, ses joies et ses peines. Il est émouvant, l’oncle Marcel, parce que tout le monde sent qu’il est au bout de quelque chose. Au bout de sa vie, oui, mais pas que. Si on applaudit son intervention – bien que décousue et maladroite –, ce n’est pas tant pour saluer la rhétorique ou les qualités intrinsèques du discours que l’homme qui le prononce et, au-delà de sa personne, ce qu’il représente, ici dans l’histoire du théâtre.

Car Pippo, bien que semblant faire tous les efforts physiques du monde pour projeter sa présence sur scène, à commencer par sa difficulté à se déplacer et à tourner les pages de son texte, aboutit à un spectacle réduit à sa portion congrue : il n’est plus vraiment question d’écriture, ou si peu. Quant à la performance, elle repose sur trois ou quatre séquences interprétées par les vieux fidèles de sa compagnie, dont la sémiologie minimaliste est parfois alourdie des lieux communs du genre, à commencer par la « Sonate au clair de Lune » ou le « Dido’s Lament » des séquences funèbres.

N’empêche. Dans son dispositif brut autour d’un joli travail de lumière, « Il risveglio » sait créer quelques images marquantes. Et surtout il revient aux sources d’un arte povera au plus proche du tragique de l’intime. Il restera, au moins, cette très belle formule qui nous exhorte à « continuer comme des pèlerins du monde jusqu’à l’éveil ». Eh bien, continuons.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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