20 octobre 2024

Le plateau, lieu de chute et de gloire

The Other Side of Dance
Diana Niepce
DR

Dès l’entrée en salle, ce qui frappe instantanément, c’est le gril, lourdement chargé de Fresnels, descendu à mi-hauteur. Cette configuration crée une sensation de rétrécissement, de compression de l’espace.

Ce choix scénique trouve rapidement sa justification : une femme fait son entrée, traînant au sol le corps inerte d’une autre. Si l’on ne reconnaît pas immédiatement la chorégraphe portugaise Diana Niepce, la lecture du programme nous éclaire : ce corps, apparemment inanimé, est celui de l’artiste en situation de handicap. L’acte de la traîner ainsi nous confronte à la matérialité brute du corps : chair et os exposés sans artifice.

La première partie s’amorce sans musique, servant le mouvement cru. La danseuse explore les limites de son corps, ses possibilités et ses impossibilités, sans chercher à nous épargner la difficulté ou la douleur. Ce corps nous rappelle la condition universelle de tout corps : contraint par la force, la souplesse, l’âge, la blessure, la douleur, la peur, l’embarras ou encore l’environnement. Que signifie danser quand le mouvement d’un membre ne peut être initié que par l’effort d’un autre ? La danseuse déplace ses jambes avec l’aide de ses bras. On retrouve ainsi une essence de la danse : la joie simple de parvenir à réaliser un geste. Le travail.

La présence physique du corps parle déjà d’elle-même, et les expressions faciales un peu narratives pourraient être plus retenues. Mais peut-être y a-t-il, pour l’artiste, un besoin d’appropriation de son histoire, une forme d’empowerment qui s’exprime ici. Cette première partie est sombre. Elle est grinçante. On y perçoit des traces de sa formation classique, antérieure à son accident de trapèze. La danseuse retire lentement son haut. Ce geste, difficile, prend un sens à la fois réel et symbolique : la difficulté de se dénuder, de s’exposer.

Soudain, le gril s’élève, révélant toute la hauteur du Queen Elizabeth Hall du Southbank Center de Londres, comme une grande respiration qui libère l’espace, rouvre la cage thoracique du théâtre et laisse l’artiste reprendre son souffle. Cette libération marque le début de la seconde partie du spectacle. Au centre de la scène, jusque-là ignorée, se dresse une balance acrobatique. La danseuse est harnachée à une extrémité par ses assistants, et bientôt, elle s’élève dans les airs, telle une figure christique sacrifiée sur l’autel de la scène, ce lieu de sa chute mais aussi de sa gloire. Cette élévation est toutefois nuancée : bien que dans les airs, elle reste tenue par un assistant qui contrôle la structure. C’est une libération dépendante. Avec une maîtrise minimaliste, l’artiste parvient à poser les enjeux complexes de son expérience.

Léa Malgouyres

Léa Malgouyres

Assistante de programmation pour le festival de performance londonien Block Universe, Léa Malgouyres a fait un parcours de conseil artistique et de production dans diverses institutions telles que le CENTQUATRE-PARIS, Les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis ou encore le Centre Pompidou. Elle est co-commissaire de Correspondance Astrale et a signé l'exposition "For now we see through" à Londres en octobre 2021. Par ailleurs, elle est correspondante pour Télérama.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Léa Malgouyres

Laisser les morts dormir en paix

Le Royal Festival Hall du Southbank Centre de Londres n’est pas plein pour ce spectacle qui se présente comme un portrait musical du couturier britannique Lee Alexander McQueen : une promesse ambitieuse, portée par le Festival Multitude, qui œuvre à croiser musique orchestrale, performance et image. Le London Contemporary
2 mai 2026
Photo: Tristram Kenton

Demain est annulé

La sensationnelle première de « We Should Have Never Walked On The Moon », fruit de la collaboration entre Rambert — l’une des plus anciennes compagnies britanniques, fondée en 1926 — et le Ballet national de Marseille sous la direction de (LA)HORDE, a électrisé Londres d’une énergie rare. Cette proposition hors-norme réinvente
6 septembre 2025

Théâtre de ruines

À l’occasion du festival Shubbak, vitrine londonienne des cultures et créations arabes contemporaines, le Southbank Centre présentait « MILK » de la compagnie palestinienne Khashabi Theatre, déjà remarquée au Festival d’Avignon en 2022, année de sa création. Deux ans plus tard, la réception de ce spectacle est transformée par l’intensification dramatique du conflit
27 mai 2025

Minimaliste mais encore

Les rideaux latéraux de la scène sont retirés, révélant les instruments de l’ensemble, installés à jardin et débordant légèrement sur le tapis de danse blanc. Le fond de scène s’éclaire d’un rouge profond. Les interprètes entrent depuis le bord plateau, comme lors d’une répétition. Les musiciens de l’ensemble London Sinfonietta
5 mai 2025

Pastorale aérienne

Le Southbank Centre de Londres inaugurait hier soir « Multitudes », son nouveau festival dédié aux dialogues entre la musique classique orchestrale et d’autres formes artistiques telles que la danse, le cirque, la poésie ou encore les arts visuels. En ouverture, l’emblématique « Daphnis et Chloé » de Ravel, somptueusement interprété par le London
25 avril 2025