22 septembre 2024

Résistance à la dictature de la vie

La symphonie tombée du ciel
Antonin Tri Hoang | Eve Risser | Florent Hubert | Samuel Achache
(c) Joseph Banderet

Il y a des points de départ qui sont des prétextes féconds : l’interrogation de ce que pourraient être les miracles profanes de nos sociétés contemporaines est l’occasion pour Samuel Achache, Antonin-Tri Hoang, Florent Hubert et Eve Risser de proposer un court projet musical plein de grâce.

A l’instar d’un Olivier Martin-Salvan qui utilisait, dans « Jacqueline », la parole de patients psychiatriques comme matière brute à recomposer sur scène, Achache et consors se sont appuyés sur des interviews orales, recueillies aussi bien en Ehpad qu’en prison ou en école primaire, autant de fragments d’histoires intimes qu’il convenait alors de faire raconter par la musique. Ou plutôt, par l’entremise d’une symphonie ad hoc et interprétée par l’éclectique et percutant orchestre La Source, d’entremêler langage et musique : il y a dans « La symphonie tombée du ciel » un processus de dévoilement des forces secrètes qui unissent les deux. Qu’est-ce qui fait musique dans le langage ? Qu’est-ce qui fait langage dans la musique ?

Fidèle à une approche foncièrement ludique et poétique, Achache fait feu de tous bois (et cordes) : il révèle aussi les liens dialectiques tissés entre les solistes et le groupe, qu’entre l’orchestre et sa « partition humaine » : une séquence de doublage mélodique montre ainsi la musicalité intrinsèque à la voix humaine. Mais les liens ne sont jamais univoques : la grande intelligence plastique du spectacle est de rester toujours dans les marges chaotiques du sens. Les ressorts de composition – qui mélange néoclassicisme, contemporanéité et folklore autour d’une structure symphonique – sont les garants d’un mélange des genres et d’une certaine confusion en parfait raccord avec la complexité du sujet : car les miracles ne sont jamais que des récits portés sur le réel, des fictions autoentretenues. L’un des principaux témoignages, qui évoque dans un français italianisé la Madone et les Femminielli napolitains, donne peut-être la meilleure définition : « Le miracle est une résistance à la dictature de la vie ».

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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