8 juillet 2024

Un cloître à soi

Le Papier peint jaune
Charlotte Perkins Gilman | Lætitia Poulalion | Mathilde Levesque
© Luca Lomazzi

Lætitia Poulalion et Mathilde Levesque signent une lecture fine de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman, dont l’épure et l’efficacité servent une densité d’évocation, fidèle en cela au genre même du texte. Un flot de paroles déversé par cette femme cloîtrée, dont la dépression post-partum justifie la répression, selon son mari médecin qui diagnostique de l’hystérie, et rendue folle à force d’avoir été décrétée comme telle.

L’ingéniosité de cette proposition réside dans sa manière de s’emparer de la teneur métaphorique du texte, et de la disséminer là où on l’attendrait moins. Plutôt que de chercher à représenter ce papier peint jaune – ce qui aurait été malvenu –, il s’agirait ici d’en extraire son essence, soit sa double symbolique de l’enfermement de la narratrice autant que de sa créativité émancipatrice (par les images qu’elle y projette), et de la déployer dans chaque signe scénique, de la scénographie au costume en passant par la création sonore. Il faut saluer la cohérence, la tenue de ce parti pris dramaturgique qui joue sur cette isotopie de la claustration, évidente ou plus insidieuse, à la potentielle réversibilité.

Par ailleurs, ce choix amplifie la diffusion de l’inquiétante étrangeté suintant dans la nouvelle, par la matérialité difforme donnée à chacun des signes. Ainsi de ce matelas à la blancheur trop immaculée pour être innocente, surmonté d’une immense tête de lit en bois, toute en enchevêtrements compliqués de vignes et de racines. Un lit sans limites puisque, par une trouvaille costumière, le drap sert de robe à la comédienne (Lætitia Poulalion elle-même), achevant de l’emprisonner dans cet objet iconique. Un corps-à-corps comme dans un tableau de Bonnard, mais sans la plénitude, et avec une ironie dramatique rappelant celle qui émaille le texte.

L’espace intime se façonne donc en mouvance, à la seule force de la parole plastique de Lætitia Poulalion, qui sait tout autant se saisir de la précision des descriptions de ce papier peint méandreux, de ce flux de conscience, oscillant entre crispations saccadées et logorrhées surréalistes, et du discours rapporté du mari aux accents ironiques. Se donne à voir un travail millimétré où rien n’est laissé au hasard pour mieux tout ouvrir à l’indécision, à ce qui (s’) échappe. Dans la voix, dans le ton, jusque dans le regard, percent un doute permanent, une docilité intranquille, un assentiment hésitant à cette réclusion imposée. Quant au corps, rouillé par l’immobilité, il manifeste ses empêchements, avant de se déployer par à-coups, de se dérider au gré des hallucinations verbales, sortes de motifs obsessionnels cumulant en synesthésies (« l’odeur jaune »), vectrices d’une libération paradoxale, car mâtinée de folie. Et puis, cette épouse aliénée, devenue femme-liane, débridée par trop de dérives, s’émancipe absolument, faisant de son écrin-prison un point d’appui, dans une chute – la pointe de la nouvelle – qui a l’apparence d’une élévation.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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