
Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire personnel et contemporain.
Joyeux mélange, sans complexes, de mythologie grecque et romaine – on y parle aussi bien du Styx et des Euménides que d’Hercule et de Junon – « Herkül » revisite les douze travaux avec un postulat identitaire : et si Hercule était autre chose qu’un égérie masculiniste ? Après une introduction qui illustre, à la frontière de l’embarras du spectateur, le principe de déconstruction comme fil rouge du spectacle, par un double procédé d’éclatement du quatrième mur et de mise en abyme, Cyril Balny dévoile un dispositif à trois niveaux. Résumons : un vrai-faux rappeur céleste, Alcid, doit incarner Hercule (son blase instagrammesque @alcid_tirynthe est d’ailleurs doublement lié à Hercule, dont le premier nom fut Alcide et qui réalisa ses exploits pour le compte d’Eurysthée, roi péloponnésien de la ville de Tirynthe). Mais Alcid est introuvable, alors pourquoi pas, pour le remplacer au pied levé, une actrice, Hélène – vrai prénom de la brillante comédienne issue de l’école du TNS ? Hélène s’appelle d’ailleurs Morelli : puisque la voix off du narrateur y insiste lourdement, ne constate-t-on pas que le patronyme possède la même étymologie que le Morel français, c’est-à-dire « ayant le teint hâlé d’un maure » ou, pour le dire autrement, ayant une origine méditerranéenne, et n’est-ce pas là un trait de notre Hercule ? Bref.
« Je suis dans le gazeux », rappe Alcid – dont les clips vidéo aux formules plutôt bien troussées, à défaut de la présence sur scène, ponctue les aventures herculéennes –, résumant assez sobrement la programmatique du spectacle de Cyril Balny : une expérimentation ludique d’une certaine sensation, inspirée par Sénèque (« Mes yeux jadis invincibles et qui jamais ne donnèrent à mes maux la moindre larme ont désormais appris à pleurer »), celle d’un héros dégenré et décomposé par chacun de ses travaux. Comme Properce l’écrit dans sa quatrième Elégie : « Ille ego sum : Alciden terra recepta vocat / Quis facta Herculeae non audit fortia clavae ». Qui n’a pas entendu parler des exploits d’Hercule et sa clava, sa massue ? Massue freudienne s’il en est, instrument viriliste qui sert à construire une légende par la force mais qui est réduit ici à un artifice de poésie furieuse. Le dernier travail d’Hercule sera d’ailleurs « d’oublier qu’un jour le monde a pesé sur tes épaules », allusion au deal avec Atlas en échange des pommes hespéridiennes, mais aussi, peut-être au recul ironique sur ce sens du sacrifice brandi par le patriarcat pour justifier sa domination. Ce jeu de réagencement, saupoudré d’effets scénographiques (minutieux travail de lumières) et de calembours plus ou moins volontaires (« Hélène ! un, deux, trois »), n’a pas tant pour visée de saper l’ordre établi du mythe que d’halluciner une représentation proprement théâtrale et vidéographique de son incarnation. « Je dérange, je dérègle le jeu », dit encore Alcid.



