
Décidément, le festival d’Avignon 2025 a le mal de père. Et c’est le metteur en scène palestinien Bashar Murkus, directeur du théâtre de Haifa, programmé seulement trois fois en fin d’édition, qui met à jour, avec son spectacle « Yes Daddy », un fil cohérent de cette édition. A l’heure où le patriarcat est mise au ban, le théâtre lui semble vouloir ausculter nos pères, spirituels ou biologiques, et les expose tout cru, salaud, perdu et (mal) aimant.
Un retraité, diminué physiquement et mentalement, se retrouve confronté à un jeune homme. D’abord présenté comme un escort, il deviendra le temps de la représentation, le fils, la femme puis la mère du vieillard, toujours au bord du néant. Sa mémoire le fuit, même si la maladie ici flirte avec le déni. Les scènes s’enchainent, se répètent parfois comme dans un jeu de rôle, les rapports de force se complexifient et le huis clos malaisant accouche d’une parole âpre, refoulée, de celles qui, dans le monde d’avant, restaient cachée, lourdes de silence, dans le fond des âmes. La scénographie accompagne subtilement le propos ; les murs de l’appartement sont aussi mobiles et fragiles que les identités, et le théâtre, volontairement à vu – à bas la vraisemblance ! -, s’impose comme le médium nécessaire. Pour dire, et pour écouter. Car ce père, au sol, maculé de son urine, reçoit comme un boxeur K.O., les mots de son fils, accusateurs, gros de colère et de rancœur.
Tout pourrait s’arrêter là, l’accusation sans appel de l’homme maltraitant, laissé seul dans sa honte, mais en lavant son père, avec douceur, le fils, qui devient alors tous les fils, rend la dignité à son père qui devient alors tous les pères. C’est bien le sens de cet étrange duo qui finira comme il a commencé ; la vérité n’est pas le sujet, peu importe la réelle identité et les liens qui unissent le vieux et le jeune, ils ont simplement mis en acte « l’imagination empathique » chère à Martha Nussbaum, ce mécanisme psychologique qui permet à tous, grâce au théâtre, de se mettre – émotionnellement – à la place de l’autre, le temps d’une représentation, et espérer ainsi devenir des humains moins vils.
Bashar Murkus signe texte et mise en scène de ce spectacle dérangeant mais efficace, il dirige avec justesse les deux acteurs qui nagent dans ces eaux troubles de la mémoire avec aisance et hantent le spectateur longtemps après les saluts.



