
Après avoir côtoyé des auteur·rice·s contemporain·e·s chez qui l’explicite est une force politique (Virginie Despentes, Édouard Louis…), qu’avait encore à faire Thomas Ostermeier avec le réalisme secret de Henrik Ibsen ?
Avec ce « Canard sauvage », le directeur de la Schaubühne refait pourtant des gammes fines, retrouvant tout son sens du naturalisme habité qui remet le texte au présent ; et cherchant comme toujours chez l’auteur norvégien un universel sociologique qui continue à surprendre sa théâtralité. Mettre la maison malade sur tournette, pour qu’aucune chambre noire ne nous soit plus soustraite ; défaire le réalisme psychologique par des numéros d’acteurs qui menacent le vilain mensonge du drame bourgeois : ce n’est pas tellement pour sa cellule familiale empoisonnée et pour sa dramaturgie du secret qu’Ostermeier monte « Le Canard sauvage », mais pour la constante vérité du drame. Une vérité sur la Vérité, cette grande absente des foyers et des âmes humaines que toutes les pièces d’Ibsen font percer à leur manière, et qui devient le point sublime de ce drame sur la répétition transgénérationnelle de l’aveuglement.
Car aucun personnage ibsénien n’impose sa clairvoyance. Et l’empathie foraine qu’Ostermeier crée habituellement avec l’histrion-performeur qui électrise sa représentation (Lars Eidinger bien des fois, maintenant Stefan Stern qui gratte son déjà vieux Metallica) se trouve annulée par la citation ici volontairement ironique de cette masculinité dérapante, trop souvent érigée par l’artiste allemand en nerf de vérité théâtrale. « Le Canard sauvage » est une pièce sur des visionnaires qui ne voient rien, sur un photographe qui regarde peu dans l’objectif de son propre foyer – vers la chambre de sa fille Hedvig –, sur des humains qui ne vivent que depuis un « angle », sur des révolutions techniques qui ne nous rendent pas plus complices du réel. Ostermeier y fait alors l’inventaire de sa propre optique théâtrale et évite l’attendu simpliste d’une pièce de mensonges, qui aurait la révélation pour moteur. Il la hisse plutôt en drame moraliste obsédé par l’inacceptabilité de la vérité – au risque de faire un peu trop tonner les motifs philosophiques, parfois redondants, du texte. Aussi le spectacle a-t-il une dynamique moins psychologique que tragiquement sacrificielle. Il est moins tendu vers une promesse de signification que vers un point d’éclair. Canardé par le sacrifice moral de Gregers Werle, le petit monde d’Ekdal se meurt sans apocalypse.
Un canard dans le pur jus des « Nora » et autres « Revenants » qui firent les belles heures d’Ostermeier, conclurions-nous hâtivement. Sauf que sa fréquentation récente de textes autofictionnels, tous fondés sur la révélation révolutionnaire d’une grande vérité personnelle et sociale, paraît avoir beaucoup imprégné et motivé cette réactualisation d’Ibsen. Le drame norvégien a-t-il toutefois la viralité politique qu’Ostermeier lui rêve ? Quels regards contemporains crève-t-il encore ? Les vérités qui le font trembler – essentiellement des adultères et des tabous circonstanciés – ne paraissent-elle pas petites au regard de celles qui aujourd’hui sortent du bois ? Non pas que l’adaptation eût dû prononcer des vérités neuves et actuelles, mais chaque époque déplace tellement l’échelle de l’aveuglement et du refoulé que cet acte révélatoire paraît désormais trop niché dans le linge sale d’une famille particulière et de pure fiction. Dans ses deux parties qui l’étirent un peu inutilement, le spectacle se gonfle alors d’une puissance prophétique qui découd moins nos paupières que le drame ibsénien lui-même.


