
Dans cette « Historia do Olho », l’artiste brésilienne Janaína Leite – encore trop peu repérée en France – actualise deux rêves fous de théâtre. Celui très primaire que la représentation redevienne une expérience purement érotique, et celui plus dramaturgique que l’œuvre de Georges Bataille puisse encore tressaillir aujourd’hui.
Car la pornograhie bataillienne, dont cette « Histoire de l’œil » constitue le plus célèbre manifeste en acte, a été inévitablement déchargée et minée. En 1928 elle nous regardait et désormais, depuis notre époque autrement dégueulasse (comme le titrait récemment Laure Murat), on la scrute. Sa féminité en robes blanches, son male gaze narratologique, plus largement sa sublimation d’une sexualité peu soucieuse de l’agentivité des personnages, nous la font lire d’un œil moins sale. Le spectacle de Janaína Leite brille cependant par son refus d’entrer dans un rapport critique avec la matière qui l’excite. Plutôt que de lire contre l’auteur, plutôt que de le sensurer comme disait Bernard Noël – au sens ici de lui interdire son projet sensoriel – l’artiste et sa bande d’ami·e·s choisissent de se mettre en scène dans un rapport de connexion intime et constamment situé avec la pornographie bataillenne. Et s’ils·elles la désencombrent alors de ses réflexes libidineux, par un régime de jeu au sens performatif de Judith Butler, ils·elles ne désamorcent jamais son utopie profonde. La théorie pornographique – qui ne désigne pas chez Bataille un vulgaire régime d’image, mais cette pulsion ontologique de l’humain regagnant son intérieur organique et sa matière mortelle –, peut alors donner vie à un théâtre de la jouissance.
Et comme sa consœur brésilienne Carolina Bianchi, Leite cherche une transgression performative passant par l’affirmation constante d’un consentement collectif. Ce safe space est la condition de vibration d’une sexualité pure, qui ne signifie rien d’autre qu’elle-même. Il paraît inouï que l’art puisse encore donner à éprouver une sexualité non sociale ; que la violence ontologique de celle-ci puisse encore s’incarner et côtoyer la scène urgente des violences sexuelles. Comme Florentina Holtzinger, comme Carolina Bianchi, Janaína Leite renouvelle non pas tant le langage que les effets de la performance. Aucun des actes performatifs ne choquent immédiatement, et pourtant tous sont souvent plus obscènes qu’ailleurs. C’est ici que Leite et Bataille se disent au revoir, dans cette substitution d’un théâtre profondément doux et rassembleur, au service du « ça » collectif, à une vieille littérature solitaire d’expiation maléfique. Et même si, comme il est dit au début, le spectateur s’empêche par bienséance de regarder tout ça d’une main, Leite ne le prive jamais de se rincer sainement et joyeusement l’œil.


