27 novembre 2025

Chacun cherche son chat de Schrödinger

Paradoxe
Florence Janas | Guillaume Vincent
© Gwendal Le Flem

Au théâtre, le charivari des identités et des niveaux de réalités est souvent plus magique sur le papier que lorsqu’il se frotte aux contraintes matérielles du plateau. Mais pas toujours.

Et cela relève du miracle quand la boîte blanche, cette page toujours vierge, devient un espace aussi ludique que tragique ; quand survient une théâtralité ni empruntée ni formelle, mais profondément intime et viscérale. Le grand et modeste spectacle de Guillaume Vincent et Florence Janas, mytho-autofiction qui n’a rien de banale sinon son titre (« Paradoxe »), est de ces formes qui font croire encore aux potentialités inouïes du théâtre. En elle tout se transfigure, se retourne et s’amplifie graduellement : la dramaturgie mémorielle et le pacte autofictionnel sont peu à peu mis en doute, l’espace clinique est repeint par ces lumières pétaradantes chères à Guillaume Vincent, la portée symbolique d’une pièce personnelle se hisse en métaphore déchirante du théâtre et de la vie.

Ce « Paradoxe » n’a pourtant rien d’une ode complaisante à la catharsis théâtrale que peuvent s’octroyer deux artistes sur le seuil d’un glissement de l’existence — deux grand·e·s ami·e·s de scène, ici dans cette force de l’âge qui foudroie celles et ceux qui se rapprochent de la mort par procuration (à travers celle de leurs parents). Car leur spectacle n’avance ni vers la sublimation, ni vers la réparation. Les traumas enfantins les plus biblico-cauchemardesques sortent finalement de la mystérieuse chambre jaune. Les costumes n’en finissent pas de se chimériser. La vie et la mort échangent de plus en plus frénétiquement leurs perruques et leurs fausses moustaches. Et sur cette page en trois dimensions, rien ne s’est vraiment écrit.

Car le théâtre n’est pas l’endroit de l’autofiction, où l’existence pourrait se fixer et se stabiliser. Le jeu vertigineux qu’il impose – celui de l’éternelle renaissance – est aussi naïf que cruel, aussi abrité de la condition humaine que relié à sa vanité. Guillaume Vincent et Florence Janas paraissent autant inquiétés par la fin de vie que par cette mortalité théâtrale. Voilà pourquoi il·elles inventent avec lucidité, sans doute en hommage à cette maman qui aimait tant les chats, un théâtre de Schrödinger. Un espace constamment paradoxal, où vie et mort se confondent, où le jeu est autant une joyeuse comédie qu’une lucide mélancolie. Un théâtre qui, comme l’écrirait Henri Michaux, est tenu « en lanières » par la tragédie du temps — et qui n’a d’autre choix que d’être, face au glissement de la vie, un glissant carnaval.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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