4 décembre 2025

Creuzevault sans son double

Pétrole
Pier Paolo Pasolini | Sylvain Creuzevault
© Jean-Louis Fernandez

Les férus du théâtre bordéliquement stimulant de Sylvain Creuzevault (celui des « Démons », du « Capitale et son singe », du « Grand Inquisiteur »…) – moins adeptes de ses tracés plus lisibles dans des romans monstres (« Les Frères Karamazov », « L’Esthétique de la résistance ») – attendaient ce Pasolini comme un retour de flamme. Bien adaptée, stimulante sur le papier, l’allégorie brouillonne  de « Pétrole » marque intellectuellement mais peu scéniquement. Faute d’inventivité sur trois heures trente de spectacle, faute de vraie rugosité — faute, malgré des acteur·rice·s brillant·e·s, de théâtre.

Tout commence pourtant dans la théâtralité la plus créative et dialectique qui soit : par une scène digne d’un Buck Danny brechtien où le héros encore intact et intègre – Carlo Valletti – gît au sol dans une posture postmodernement angélique (celle des grands films de Wim Wenders) – des ailes d’avion cassées à la place des bras. L’image et le discours se trouvent alors feuilletés avec malice. Car nous sommes à la fois au cœur du récit épique et en dehors : la situation, son narrateur et son metteur en scène nous parlent tous à la fois ; et cette distanciation inouïe annonce une traversée aussi critique qu’immersive de l’œuvre. Sauf que le régime d’image et le programme de signes se simplifient bien vite. Et ce principalement à cause du recours massif à une vidéo granuleuse visuellement (souvent en noir et blanc, projetée sur une toile peinte oxydée) mais plate esthétiquement et politiquement.

Parce que cette image cartoonise, nihilise et parfois esthétise (surtout dans la deuxième partie, lorsqu’elle cherche une certaine beauté) tout ce qu’elle montre. Novice en aventure filmique, empruntant beaucoup de codes à ses confrères·sœurs (notamment les adresses caméra, texte fougueux en bouche, de Julien Gosselin), Sylvain Creuzevault cherche visiblement dans ces images ludiques, dans ces images de genre (que même les jets d’or noir n’encrassent pas vraiment), une équivalence à la distanciation physique du théâtre. Mais nulle émotion ni stimulation intellectuelle ne peuvent naître, au théâtre, de corps doublement aplanis – par l’écran et par la grammaire citationnelle de l’image. Cette vidéo sans profondeur ni vibration performative (sauf quand Sharif Andoura conclut la première partie), à l’ironie systématique et pauvre en sous-texte, est une image morte parce qu’elle ne rend pas particulièrement nostalgiques des vivant·e·s qu’elle éloigne ; parce qu’elle transforme les interprètes en  adjuvant·e·s figuratif·ves du récit – alors qu’elle prétend les émanciper brechtiennement du drame. Et ces images ne sont pas théâtrales parce qu’elles n’entrent nullement en tension avec la scène. L’écran panoramique, dans les proportions du plateau, est significativement son principal décor ; et les scènes de discussions collectives sont, signe de cet arbitraire cinématographique, tantôt filmées, tantôt non. Les images déploient alors une épopée en elle-même efficace, qui trahit combien le théâtre n’est ici qu’un support, sollicité parmi d’autres médiums possibles, du livre et de son adaptation. 

Quant à la rencontre entre Creuzevault et Pasolini, celle-ci se révèle aussi stimulante que décevante. « Pétrole » est littérairement aussi dédoublé que son héros, circulant entre un réalisme graniteux (qui documente la pseudo-modernisation d’une Italie abimée par ses revenants fascistes et par ses manigances géopolitiques) et un souffre onirico-sexuel davantage relié à l’âme pasolinienne. Le geste dramaturgique de Creuzevault, apparemment moins concerné par la Chose que par la chose politique italo-européenne contenue dans le texte, ne surprend pas éthiquement mais intéresse parce que l’artiste attrape prioritairement ce que le roman peut sacrifier dans l’expérience de lecture, où la jouissance des chapitres maléfiques l’emporte sur l’intelligence référentielle des autres. L’économie du spectacle en rend compte : la première partie est largement complice de Carlo 1, de ses pérégrinations tintinesques au pays de l’or noir. Sauf que Creuzevault veut tout étreindre et cherche lui-même son double diabolique, là où Pasolini envisageait son démon positiviste. Ce que le metteur en scène fait alors du sexuel a le mérite de dégonfler par le grotesque le pathos masturbatoire du roman. Mais le défaut de réduire cette métaphysique problématique : ou bien à une critique plus vignettiste que violente du brotherhood mafioso-politicard, ou bien à une imagerie homo-pornographique trahissant un hétéro gaze de la mise en scène qui, sans vraiment embarrasser, ne produit ni émotion ni imaginaire alternatif.

Éteindre les luminaires de l’Odéon, éblouir le public à son entrée en salle par un projecteur sodium pour l’empêcher d’admirer le plafond chagallien : voilà des signes spectaculaires de théâtre anti-bourgeois — espérons que Creuzevault en retrouvera prochainement la matière.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

À pied d’œuvre

Deux artistes à pied d’œuvre, comme titrait l’une d’entre elles dans son dernier film : Delphine de Vigan signe sa première œuvre dramatique, Valérie Donzelli sa première mise en scène. Mais pourquoi une cinéaste si inventive adapte-t-elle une pièce si caricaturale sur son propre milieu ? Peut-être pour creuser le
10 juillet 2026

Que sont les fables marxistes devenues ?

« Made in France » reprend la grammaire frénétique de toutes les fictions actuelles du théâtre privé. Plus précisément la recette de celui qui fait grosse recette dans le genre : Alexis Michalik. Histoire déroulée à toute berzingue. Scènes moins longues en bouche qu’un Tic-Tac fruit du dragon. Mise en scène qui gonfle
7 juillet 2026

En écrivant, en lisant

Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures
7 juillet 2026

L’écriture désigne ce qui va mourir

Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ? Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère,
7 juillet 2026

Les démons de l’analogie

Dans le spectacle porté par Marilou Aussilloux et cosigné avec Théo Askolovitch, Marilou et Maria (Schneider) se regardent à travers le temps, comme depuis les deux faces contiguës d’un miroir. La dramaturgie du « comme » permet alors un discours limpide et incontestable sur la réalité systémiquement violentée du métier d’actrice. Mais
7 juillet 2026