28 avril 2025

Dans la peau de Stephan Eicher

Stephan Eicher - Seul en scène
Stephan Eicher | François Gremaud

Il serait vain de démêler ce qui, dans cette légère incongruité poétique qu’a toujours portée Stephan Eicher sur scène, tient du tempérament, du jeu ou de la suissitude. Sans doute des trois à la fois. Sa première performance théâtrale n’est pas exception à la règle.

Il y a quelque chose d’une idiosyncrasie à la fois indépassable et bienveillante, qui s’étend bien plus loin que le périmètre d’un répertoire musical limité, pour les néophytes, aux échos tubesques de son « Déjeuner en paix » de 1991. Ce ne sont ni les musiques, ni les paroles de ses chansons – parfois de petits bijoux d’orfèvrerie minimaliste signés Martin Suter ou Philippe Djian – qui débordent du cadre somme toute classique qui les contient, mais bien leur interprète. A chaque instant, Eicher nous prend à revers, sans malice : dans le choix des mots – les approximations de son français alémanisé –, les silences, les ruptures. François Gremaud, assurant la mise en scène et habitué des ficelles métathéâtrales, a parfaitement saisi ce que le discours et l’univers eicheriens pouvait receler d’effets de style.

La forme hybride qui en résulte, mi-concert, mi-performance cocasse, se refuse à se plier complètement à son objet théorique : le récit d’une vie d’artiste. Au déroulé didactique et chronologique, Eicher préfère le surgissement de bribes de souvenirs de son « protagoniste » : séquence survoltée de ses débuts électro-underground à Bern, dans les années 1980, évocation pudique du décès de ses parents pendant les années Covid… Mais son humilité folle (c’est à peine s’il ne s’excuse pas d’être là), sa délicatesse et son humour intempestif – nolens volens – semblent mettre à distance tout velléité de s’épancher, de se répandre sur lui-même, là où d’autres auraient creusé plus franchement l’intimité biographique. Au point que la dimension théâtrale du projet, comparée à ses antécédents concertisants, pourrait sembler réduite à quelques atours scénographiques, aussitôt soulignés et taclés par le protagoniste lui-même.

Fragile, humble, élégante et indiscutablement drôle, la performance d’Eicher rappelle qu’il n’y a que deux sujets dans sa musique, « les histoires d’amour » (« c’est beau mais c’est compliqué »), et « le temps qui passe ». Mais son répertoire, comme son seul en scène, est l’antithèse d’une programmatique : il survient, c’est tout.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025

Spiel ou face

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial. Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre
3 novembre 2025

Jouer est politique

« Ce livre n’est pas une publication universitaire. C’est un appel à se réapproprier le jeu de société avec responsabilité, en pleine conscience de son impact et de son potentiel ». Force est de constater que le jeu de société n’a pas encore atteint sa phase de maturité comme objet
30 octobre 2025

This is an experience

« Le Périmètre de Denver », précédente création de Vimala Pons, nous avait laissé avec une sensation d’esquive de toute herméneutique de surplomb, de toute tentative de figer un sens définitif, au profit d’une forme poétique et polysémique. « Honda Romance » suit le même sillon, avec un résultat scénique à la fois plus
19 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle
16 octobre 2025