7 juillet 2025

Dans les (é)cri(t)s de la nuit

NÔT
Marlene Monteiro Freitas
(c) Christophe Raynaud de Lage

Marlene Monteiro Freitas, artiste associée de cette édition du Festival, propulse sur scène des « Mille et une nuits » qui font éprouver l’organicité sous-tendant le conte.

De la pondéreuse œuvre ancestrale, la chorégraphe en conserverait le suc. Elle la compresse, la passe au filtre de sa théâtralité grotesque et de son esprit carnavalesque, pour n’en récupérer que des images obsessionnelles et une énergie. C’est une Shéhérazade qu’on croit identifier dans la danseuse Marie Albert, avant de la voir diluée dans les sept autres interprètes, une laideur morale exacerbée dans les grimaces, une souffrance sourde qui déchire les corps hétérogènes, mutilés (fascinante Mariana Tembe) ou détraqués.

Palpite ainsi un « certain » conte-patchwork, où tout se (re)tricote par une impulsion primitive – un cri, parfois orgasmique, un galimatias, la stridence d’un coup de sifflet ou d’une note musicale –, comme on relancerait la machine des « Il était (encore) une fois » pour préserver sa vie. Se retrouve bien là l’urgence de Shéhérazade à différer sans cesse sa mort, promise par son mari, sultan obnubilé par une rage envers les femmes, grâce à son don de la narration. Mais ici, pas d’histoires, plutôt un flux au goût de peur qui se libère dans des gestes répétés avec une précision métrique, telle la scène des couteaux, jusqu’au basculement cacophonique. Ou bien qui s’expulse dans les (dé)plis des contorsions – des membres ultra-malléables des corps-troncs, de la literie blanche malaxée pour faire disparaître le sang, trace d’une violence masculine sur de multiples corps féminins. C’est elle, celle qui suinte du conte, et qui ne passe plus, qui se vomit dans cet infernal rituel dionysiaque, qui renverse les nobles en d’effrayantes poupées.

Pour autant, cette glaise cauchemardesque s’orchestre. Telle Shéhérazade elle-même, la chorégraphe se fait la maîtresse – certes, non sans failles – de la durée. Surimpression, suspension, rallongement rythment cette pièce faite de vignettes scéniques capricieuses, où le sublime et le grotesque se répondent par un fil extensible (le chant versus le râle) ou se ramassent en une seule image puissante (pas millimétrés versus bouches qui débordent). Diffractés – quoiqu’un peu trop pour le regard – et bien arrimés sur l’immense plateau de la Cour d’honneur, découpés par ces paravents tout en grilles blanches carcérales, ces tableaux sont autant d’infimes « chambres » d’écho, composant une symphonie qui s’élève et s’impose avec une persistance percussive.

« Faute de mythe, écrit Nietzsche dans “La Naissance de la tragédie”, toute civilisation perd la saine vigueur créatrice qui est sa force naturelle. » C’est peut-être ce que retrouve ici cette sorte « d’a-récit » qui dit peu des « Mille et une nuits » mais en livre sa motivation : une « vigueur créatrice », un élan sans cesse premier qui anime les huit danseurs et musiciens, pour sortir de l’horreur. Là résiderait l’intérêt de ce spectacle lui-même un peu infans, qui mérite encore de gagner en lisibilité, à rebours de ce qu’on attendrait pour ouvrir un Festival invitant une langue – l’arabe cette année. Perdure plutôt cette atmosphère synesthésique qui enrobe la Cour et son mur, celui-ci pulsant entre noir et lumière (seul sort qui lui est réservé, et pourquoi pas !) dans un final paroxystique sur du Nick Cave. Dans la nuit (traduction de « nôt » en créole du Cap-Vert) incantatoire de la chorégraphe, our heads are burning, too.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse), à Théâtre(s), La Lettre du spectacle, La Scène, UBU... Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Hanna Laborde

Trouble dans le jardin

Tout commence avant l’entrée en salle, par une extinction – celle de nos téléphones, pour éviter toute lumière, nous dit-on –, suivie d’une distinction. En effet, à la demande des artistes, neuf personnes se portent volontaires pour être « mères » – à savoir, qui éprouvent un instinct de soin,
11 décembre 2025

De croisements en traversées

Le NEXT festival, qui déploie sa 18e édition jusqu’au 29 novembre, est une histoire de circulations. Entre les villes de deux pays frontaliers, la France et la Belgique, inscrites au sein de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai, auxquelles s’ajoute Valenciennes, mais aussi entre les lieux – vingt théâtres –, les langues et les
26 novembre 2025

Conversation avec Madeleine Fournier, à la convergence des temps

Depuis toujours, elle a le mouvement pour langage. Et depuis quelques années, notamment  2018 avec son premier solo, « Labourer », elle donne à voir sa grammaire singulière. L’esthétique de Madeleine Fournier relie danses traditionnelles et minimalisme contemporain dans une même durée, celle d’un présent densifié. Et son corps, tel
27 octobre 2025

Sables mouvants

Entre plage et salle, fond de scène bleu océan et boîte noire, le festival Cadences a pris ses quartiers de fin d’été à Arcachon et son Bassin, voire jusqu’à Bordeaux, pour sa 23e édition. Certes, le terme est facile, mais « éclectique » est pourtant celui qui vient en tête pour qualifier
30 septembre 2025

Quel est ce mot qui (me) parle ?

Par une fascinante performance, qui fusionne arts et sciences – l’originelle discipline de recherche de cet ex-biologiste, aujourd’hui artiste-fou –, Olivier de Sagazan ose chercher, dans l’intranquillité d’un objet scénique ultra-prolixe, le bruissement charnel du monde. Et ne le trouve, ne nous le renvoie jamais mieux que lorsqu’il prend le
25 juillet 2025