
La sensationnelle première de « We Should Have Never Walked On The Moon », fruit de la collaboration entre Rambert — l’une des plus anciennes compagnies britanniques, fondée en 1926 — et le Ballet national de Marseille sous la direction de (LA)HORDE, a électrisé Londres d’une énergie rare. Cette proposition hors-norme réinvente la manière dont des compagnies de cette envergure peuvent partager et activer leur répertoire.
Présentée au Southbank Centre, au cœur de ses emblématiques bâtiments qui dominent la rive sud de la Tamise, la soirée investissait l’intégralité du Royal Festival Hall, du Queen Elizabeth Hall et des terrasses avoisinantes pour une soirée totale. Près de trente œuvres, dont des invitations (Oona Doherty, Cecilia Bengolea & François Chaignaud, Lucinda Childs, entre autres) portées par un ensemble de cinquante interprètes, se déployaient simultanément sur six étages, deux sous-sols, plusieurs auditoriums et jusque dans les espaces intermédiaires. Films, performances, extraits de ballets, prolongements de pièces existantes ou créations inédites : l’ampleur était vertigineuse. Le spectateur déambulait dans un monde bétonné – avec son architecture brutaliste, le bâtiment était l’écrin parfait – quasi apocalyptique, où dominent l’image et le sex appeal – système de valeurs dans lequel les performeurs cherchent leur place, leur réponse, et laissent transpirer leur humanité dans l’erreur, l’absurde, l’énergie vitale et l’espoir de l’amour.
Dans cet écosystème, (LA)HORDE affirme ce qui fait sa singularité : une manière de repenser les habitus des institutions chorégraphiques à l’aune des pratiques des arts visuels, où les œuvres s’activent, se réactivent, se transforment — comme des motifs appelés à muter à chaque apparition. Cette plasticité, héritée d’une pensée de l’image, rend possible un dialogue inédit entre répertoire et création, passé et présent, de la cité phocéenne à la capitale britannique. Leur volonté de partager leur répertoire et de collaborer étroitement avec d’autres ballets, en France comme en Europe, va à rebours d’un certain isolationnisme institutionnel, et confère à ce projet une portée résolument politique.
Le cœur battant de la soirée, « The Beast / Tomorrow is Cancelled [The Master’s Tools] », s’installait sur la terrasse Riverside : une œuvre vidéo-performative de longue durée, convoquant une limousine, un collectif intergénérationnel, et une série de gestes. « WE ARE THE PEOPLE » tagué sur la carrosserie, « Tomorrow is Cancelled » inscrit puis effacé au sol par des auto-laveuses conduites par les interprètes se filmant avec leurs téléphones : une dramaturgie de l’effacement, comme une nouvelle itération d’art nihiliste mais post-Internet. Au dernier étage du Royal Festival Hall, « Liminal Space » n’était accessible qu’après que la caméra de nos téléphones eut été scellée par un agent de sécurité — clin d’œil au rituel du Berghain berlinois. Derrière une vitre embuée, des duos de danseurs se succédaient, se dénudant et se découvrant dans un lent jeu d’intimité, laissant le public dans une position troublante de voyeur.
Ce mélange de frénésie collective et de suspensions intimes a fait de « We Should Have Never Walked On The Moon » une expérience totale postmoderne-Internet, hypermoderne, pop trash et Camp Digital attirant un public averti ou jeune ou jeune mais averti.
Un regret : on aurait aimé n’avoir ni plan ni horaires afin de véritablement se perdre, éviter le FOMO de ce qu’on n’a pas pu voir et que chaque rencontre soit un accident.


