
Le jeu ample, coloré de Jean Destrem répond à celui, minimaliste, rentré de Lucile Roche. L’un s’engouffre dans un « devenir-mélodie » qui balaye ses années d’apprentissage ; l’autre se sculpte en un « devenir-pigeon » (on pense au « Règne animal » de Thomas Cailley) qui cristallise un âge adolescent. La mouvance apparemment légère et sur-vitaminée de l’un, tout en pleins et déliés, contrebalance la gestuelle empêchée et syncopée de l’autre, tout en accents toniques et ponctuations abruptes. L’un, agile, en rebonds, arpente le plateau et la salle comme un vaste espace, métaphore d’un monde sans repères ; l’autre, millimétrée, cabrée dans sa forêt intérieure, se contorsionne sur sa chaise dont elle s’émancipera sans la quitter, métaphore d’un monde aux limites étroites à dépasser. L’un glisse d’un marqueur musical à l’autre et slalome entre les dissonances d’une époque pour trouver son propre tempo ; l’autre palpite par à-coups pour désenfouir un événement traumatique, caché derrière les circonvolutions de son récit. Dans ces deux monologues en un spectacle, indépendants mais non sans échos, Lucile Roche et Jean Destrem incarnent avec une vraie singularité de jeu le rythme d’une langue – celle de Marie De Dinechin, et celle de Gabriel Chirouze, prometteur.ses – qui répond à une perte, et, de là, trace le sillon d’une jeunesse qui prend le monde et ses multiples chaos à bras-le-corps.


