
Ça a peut-être commencé par un coup de chaud comme il en survient souvent sur les sièges en polypropylène d’un théâtre avignonnais. Mais l’air méridional n’y est pour rien, cette fois-ci : si une petite fièvre vous gagne, c’est que vous êtes submergé par un vertige dont l’origine est à situer sur la scène. Votre conscience, un court instant, s’ouvre aux subtils interstices de la cinquième dimension. Votre esprit est enveloppé de spirales de pensée et de non-pensée. Vous êtes saisi d’une envie soudaine de lire les ouvrages de jeunesse de Heiner Müller en allemand. À ce shot de dopamine esthétique vient se surimposer, insidieusement, la fatigue due à la succession de nuits blanches, mêlée à une légère honte d’avoir cédé aux exigences horlogères du festivalisme le plus productiviste. N’empêche que vous êtes là et que pour rien au monde vous ne seriez ailleurs. Ailleurs n’existe plus. Ailleurs, c’est pour après. Ici et maintenant, vous êtes pénétré d’un mystère presque aussi profond que celui de la glace de La Princière, à une différence de taille : il n’exige aucune résolution. Sa simple présence suffit-elle à redonner foi dans l’humanité ? Rien n’est moins sûr. Parfois (souvent ?), c’est l’inverse qui se produit et la foi vacille – et puis vous avez le dos en vrac par-dessus le marché, les sièges en plastique imposent leurs limites à la chair. Pourtant. Ratés ou réussis, il y a des spectacles qui rongent jusqu’à l’os. Drôle d’affaire ! René Char, finalement, avait compris l’essentiel : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. » Souvenir oublié de tous, ou presque : avant d’être officiellement baptisé I/O, le journal s’appela, éphémèrement, « La Poursuite » : voici la dixième année qu’il parcourt les scènes d’Avignon et du monde à la poursuite de ce trouble. Joyeux anniversaire.


