15 décembre 2025

D’un pinceau délicat l’artifice véritable

Portrait de l'artiste après sa mort (France 41 - Argentine 78)
Davide Carnevali
© Victor Tonelli

Dans un (presque) seul en scène étonnant et fascinant, Marcial Di Fonzo Bo et Davide Carnevali nous entraînent dans une quête familiale et historique sur les traces de ces hommes et de ces femmes que la dictature des colonels qui a régné d’une main de fer sur l’Argentine de 1964 à 1974, a fait disparaître. Davide Carnevali, metteur en scène et dramaturge italien, tisse avec soin et une infinie délicatesse, dans un geste quasi brechtien, les fils d’une mise en abyme oscillant entre réalité et fiction.

Comme l’écrivait Hannah Arendt dans La Crise de la culture, « celui qui révèle la vérité de fait est aussi un raconteur d’histoire » qui permet cette « réconciliation avec la réalité » que Hegel appelait de ses vœux. Marcial Di Fonzo Bo, sous la houlette de Davide Carnevali, devient ce raconteur d’histoire, une histoire qui n’est pas tout à fait la sienne ni celle d’un autre. La distorsion de la réalité tient parfois à une lettre, celle qui vient remplacer le « c » de Marcial, par un « z » dans l’adresse d’une lettre envoyée par une quelconque administration judiciaire argentine et désignant Marzial Di Fonzo Bo comme l’unique propriétaire d’un appartement sis dans le quartier Palermo de Buenos Aires. Cet appartement aurait appartenu, comme le découvrira « Marzial » sur place, à un jeune pianiste argentin répondant au nom de Luca Misiti et qui aurait disparu sous la dictature des colonels. C’est aussi une petite syllabe qui sépare la figure bien réelle du pianiste et compositeur de la musique de cette pièce, Gianluca Misiti de son double fictionnel, Luca Misiti.

Le comédien investit le plateau, divisé en deux espaces, l’un étant la reconstitution de l’appartement du musicien desaparecido et l’autre parsemé de caisses de transport du Piccolo Teatro di Milano, auquel appartient Davide Carnevali. Le passage de l’un à l’autre est aussi une manière symbolique de traverser le temps. L’espace de jeu devient, de fait, un espace de mémoire, lui-même pris dans cette hésitation constante entre réalité et fiction. Comme le rappelle Davide Carnevali, « le langage donne une forme au réel » et c’est par le langage que Marcial Di Fonzo Bo parvient à donner vie à tous ces éléments au plateau, dont le metteur en scène revendique l’artificialité. Les livres sont creux, l’eau ne coule pas du robinet, les structures des murs sont visibles.

Où faut-il alors chercher la vérité ? Dans ces papiers rassemblés sur la table du (faux) salon, dans ces partitions répandues sur le sol par une assistante plateau alors que les spectateurs s’installent ? La vérité se glisse dans les interstices de la fiction, dans l’absence aussi. Les touches de piano animées par une main invisible disent ce qui fut, et la musique qu’elles rendent est, elle, bien réelle, comme la trace synesthésique des doigts qui les effleurèrent. A l’instar de ces mains, les fantômes de tous les disparus de 41, de 78 et de toutes les époques hantent le plateau. Que Martial Di Fonzo Bo n’ait pas hérité d’un appartement à l’histoire trouble, que Misiti ne soit pas ce pianiste disparu sous la dictature des colonels alors qu’il retranscrivait la musique d’un autre musicien qui aurait disparu en 1941 en France, que Davide Carnevali ne soit pas mort, peu importe. Toutes ces microfictions ont existé le temps de la représentation pour nous rappeler que le plateau théâtral est un microcosme où une vérité peut advenir, une vérité qui porte en elle le germe de la Vérité. La technique est connue, mais Carnevali et Marcial Di Fonzo Bo l’élèvent au rang d’art.

A la fin de la représentation, nous sommes invités à traverser l’espace scénique transformé en musée par l’installation de cartels à côté de chaque objet, certains affichant le nom des concepteurs du décor, d’autres poussant plus loin le curseur de la fiction. Ce n’est pas un plateau sur lequel nous déambulons ; c’est un sanctuaire où bruissent les voix de tous les absents que l’Histoire a fait disparaître dans l’oubli et dont les corps errent sans fin dans nos mémoires et sur l’autre rive.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

"Il est si bien, si salutaire aussi, de ne pas avoir une idée trop sérieuse de ce que l'on fait." (Paul Léautaud)

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Auguste Poulon

La mémoire des murs

L’artiste Olivier Crouzel, à l’occasion du chantier d’une salle de concert mythique en périphérie de l’agglomération bordelaise, le Krakatoa, a eu carte blanche pour fabriquer un matériau artistique issu du chantier lui-même. Du fracas a jailli une œuvre fascinante, entre archéologie et mémoire, comme un pont entre l’avant et l’après.
19 juillet 2026

La liste de nos souvenirs

Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
30 mai 2026

Naissance d’une étoile

Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle. En commençant cet article, me reviennent
14 mai 2026

Le sang répandu et le rire

Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du
3 avril 2026

Cris et chuchotements

Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas
26 janvier 2026