6 avril 2025

E(n)clos

DOGS [Nouvelles du parc humain]
Michel Schweizer
© Hélène Marx

« DOGS » est annoncé comme un jeu de société, et c’est pourtant une conversation qu’on entend, et qu’on retient. Parce que par-delà son caractère très écrit, dans cette forme transposée du jeu social, que cinq jeunes danseur.ses s’emploient à dé-coder, émane de l’ensemble une spontanéité du propos. Voire quelque chose d’intranquille, qui se déroberait à toute intentionnalité.

Ce « parc », conçu par Michel Schweizer, est d’une uniformité ironique à souhait : écran imposant, sièges sans âme, vêtements noirs qui collent à la peau. S’ajoute une voix d’IA, qui « croit » brosser un fidèle portrait de trois de ces jeunes gens, à partir du contenu de leurs téléphones – réquisitionnés pendant quelques mois par le metteur en scène, nous explique ce dernier d’entrée de jeu. Une expérience un peu tordue, certes source de comique, qui rappelle que l’IA ne peut toujours rien en matière de subjectivité et d’organicité. Soit.

L’intérêt réside plutôt dans la « réaction » des cinq interprètes, et comment celle-ci se fait finalement processus. À ce jeu, nous prenons part, placé.es en trifrontal et doté.es, si on le souhaite, d’un carton sur lequel est inscrit une question à poser aux interprètes, là aussi à notre gré. Ce soir-là, entre autres, les échecs, les peurs, la conscience du temps, la connexion avec les autres, furent discutés par le biais de biographèmes confiés sur un ton souvent pétri d’anxiété sur notre époque. On s’est parlé peau à peau, on s’est touché mot contre mot, paroles déliées et corps toujours en tension, dont l’entrée en danse rappelle combien ils sont un langage – par un pas à onde sismique, une pensée qui cherche son verbe et le trouve dans le geste, ou un contact en aparté qui en dit long.

Si on se doute bien que tout est écrit – résultat d’une intense expérimentation entre le metteur en scène et ces danseur.ses vingtenaires -, une part d’aléatoire demeure. Celle-ci est d’emblée générée, certes, par le dispositif lui-même, vivant par essence, puisque chaque représentation aura un jeu de questions-réponses à l’ordre variable, et donc une teneur différente. Mais elle est aussi amenée par ces interprètes du corps et de la parole, qui préservent la spontanéité d’un discours pourtant appris, qui vont vers leur risque sur une partition pourtant balisée, et donnent de la puissance vitale aux évidences. Le tout, en composant avec l’omniprésence absente de Michel Schweizer au plateau, maître du jeu/metteur en scène à l’autodérision quelquefois un peu écrasante, mais qui traduirait une vulnérabilité. Là serait l’autre singularité de cette proposition : par cette intranquillité conjuguée à toutes les générations, et cette inquiétude, ce doute partagés quant au geste intentionnel même qu’ils et elles posent – « Te sens-tu bien à ta place sur le plateau ?» s’enquit le metteur en scène auprès des interprètes.

Certes, ce soir-là, le temps étiré de la conversation a frôlé le distendu par endroits. L’agencement des questions, peut-être. Le relâchement du rythme, peut-être aussi. Mais on l’accepte ici. Parce que quelque part, c’est aussi dans cette forme d’imperfection-là que se joue une anti-uniformité, une anti-rentabilité. Dans les latences propres à une conversation, qui a ainsi défié absolument son cadre. Ça a été.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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