
Le spectacle mis en scène par Salvatore Calcagno et coécrit avec Dany Boudreault se conçoit comme un stimulant jeu de remémoration, qui cultive le doute et l’entre-deux pour travailler le deuil, sans toujours aller au bout du geste.
Par une explication créant déjà un trouble par la mise en abyme qu’elle instaure, Nuno Nolasco, nom porté à la fois par le comédien et le personnage, nous annonce que le spectacle à venir naît d’une double absence, d’un double deuil, artistique et affectif. Sa création se substitue en effet à une autre, avortée – le spectacle que Nuno et Salvatore Calcagno, amants, auraient dû monter ensemble – et son propos revient sur leur brève histoire d’amour – Salvatore a quitté Nuno, le laissant à Avignon avec les souvenirs de leur idylle.
Dans cette (fictionnelle) sublimation, s’élabore une composition dramaturgique reposant sur la nécessaire participation du public, coauteur du récit mémoriel dont les sources façonnent en constellation la scénographie. Sur un tableau noir est inscrite une liste de termes, assez génériques pour susciter nos propres mythologies (« voyage en Italie », « le sexe / le temps », « le silence »), soit autant de « mots-clés » permettant d’ouvrir et d’activer une archive de leur histoire à deux (enregistrements audio de conversations, extrait de film vu ensemble, photos, flacon de parfum…). Le comédien fait choisir à certain.es spectateur.ices un terme parmi deux ou trois qu’il lui propose, laissant ainsi les non-élus à l’état de signe vide de tout référent matérialisé – quoique toujours disponible pour nos imaginations – et voués à l’oubli dans le hic et nunc de cette représentation. L’idée est doublement intelligente en ce que, d’une part, elle s’empare du mécanisme sélectif et subjectif de la mémoire, qui recombine sans cesse nos bribes de souvenirs, réactualisant un passé troué toujours autrement. Une manière ainsi de répondre au vide par un inépuisable plein, à l’absente primo-œuvre par une œuvre à tiroirs, générant de multiples possibles. D’autre part, la complicité, voire la confirmation cherchée auprès du public devient totale dans une sorte de « partage du vide », par la frustration de notre propre désir d’accéder à l’entièreté de l’histoire – accrue lorsque Nuno refuse ou modifie le choix d’un.e spectateur.ice, geste de réappropriation qui trahit avec habileté une faille intime sans contrevenir au dispositif ludique.
Or, à la finesse de cette écriture, qui déploie les ramifications et entretient les frottements (jusqu’à l’échelle méta) s’oppose celle, inégale, du reenactement lui-même. Le traitement de l’archive en soi reste par moments en surface, créant alors un hiatus maladroit par une fermeture du jeu : soit par un pathétique un peu lourd – mais dont on peut comprendre le recours dans un processus de deuil –, soit par une évacuation parfois rapide de la nature de l’archive comme matière boiteuse, objet singulier qui conjugue « vie sensible » et essentiel vide, et ce, même après sa lecture. Cette dérobade est frustrante – avec un effet infructueux, cette fois –, dans la mesure où approfondir la confrontation avec la vitalité des traces aurait permis de travailler jusqu’au bout cette originale appréhension de l’absence.


