
Alors que l’on pensait faire irruption dans un mariage, nous entrons dans une immense salle où des corps fatigués sont étendus autour d’un amas d’oranges au parfum éclatant tandis que d’autres âmes déambulent sur le plateau central, entre les spectateurs que l’on a invités à se déchausser pour pénétrer dans cet espace aussi immaculé que le voile de la mariée qui se déploiera dans quelques instants.
Tout le travail dansé de Samar Haddad King et de son énergique troupe est construit autour d’éléments infiniment symboliques et pourtant éminemment simples : des oranges qui deviennent les traces synesthésiques de l’histoire de tout un peuple, des corps en mouvement, des échelles qui s’appuient sur du vide et auxquelles on s’accroche désespérément. On pourrait presque effacer les parties parlées. Les danseuses et les danseurs évoluent dans un espace immanent et circulaire tandis que la mariée Israa (interprétée avec force par Samaa Wakim, inoubliable interprète de « Losing it ») et son mari Ali (interprété par Medhi Dakhan) tentent d’échapper à ce mouvement inexorable et cyclique des saisons et des guerres en ouvrant, tels Job, un nouvel espace transcendantal inespéré. Ce sont les barreaux d’une échelle dressée vers le ciel qui pourraient leur permettre d’échapper à ce cycle infernal. Mais éblouis par les rayons d’un soleil généreux et fertile ou bien aveuglés par les flammes d’un ciel qui se déchaîne, Israa et Ali sont condamnés à la chute.
Chez Samar Haddad King, tout se joue dans ce no man’s land, qui n’est déjà plus la terre et qui n’est pas encore le ciel et où un peuple tente de survivre. Tout se répète : à la joie succèdent la peur et les cris et aux cris, l’espoir. Ne restent que des morceaux épars de souvenirs et d’images que les danseurs tentent de ressusciter et de rassembler. Les oranges sont les fruits d’une terre que l’on a éparpillés aux quatre coins du monde et dont le sang inonde le plateau lorsqu’on les renverse ou qu’on les écrase.
La chorégraphe nous convie au mariage d’Israa mais tient surtout à nous rappeler qu’il n’y d’humanité que dans le partage.
« Mes présents sont plus abondants que moi.
Mangez mon blé,
Buvez mon vin,
Car mon ciel repose sur mes épaules et ma terre vous appartient… »
Ces mots qui sont ceux du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, traduits par Elias Sanbar, auraient pu être prononcés par Israa. Et, étrangement, pendant que nous assistions à cette cérémonie, ce soir-là, une autre se jouait à quelques milliers de kilomètres de là afin de mettre fin au déluge de bombes et d’horreurs. S’envolent les colombes…


