22 octobre 2025

Excusez-nous Emma!

Bovary Madame
Gustave Flaubert | Christophe Honoré
DR

« Excusez-nous Emma, on s’est un peu laissés aller ! » dit Marlène Saldana à Ludivine Sagnier, qui joue Emma Bovary, dans la dernière création théâtrale de Christophe Honoré. D’un côté, certains regretteront le choix spectaculaire (le cirque, le divertissement, l’improvisation) du metteur en scène, de l’autre, on reconnaîtra à la troupe un formidable talent pour nous maintenir éveillés, ce qui n’est pas déjà pas si mal.

Reprenons depuis le début. Sur scène, le meilleur casting du théâtre français contemporain : l’impeccable Jean-Charles Clichet joue un Charles Bovary faible, sincère, béta, avec un léger décalage ironique, Stéphane Roger (Monsieur Lheureux) fait une improvisation irrésistible autour de la barbe à papa et de tartes à la crème, en tirant le spectacle du côté du Zerep, aidé par Marlène Saldana, qui nous montre ses fesses (comme Stéphane Roger un peu plus tôt) dans une scène, où elle chevauche un cheval d’arçon. Ce trio d’acteurs qui s’en prend au texte de Flaubert est un bonheur indiscutable. On serait mauvais joueur de ne pas dire du bien de Ludivine Sagnier, qui tient le lien dramatique avec la tragédie du roman.

Pourtant, on reste dramaturgiquement sur notre faim. Si on avait été comblés par « Le Ciel de Nantes » dans lequel Christophe Honoré décalait sa biographie dans un cinéma, la piste de cirque pour qu’Emma se raconte est un choix qui ne trouve pas sa nécessité. Emma est constamment raillée par la troupe des circassiens (un lanceur de couteau, un acrobate et nos trois acolytes), si bien qu’on s’éloigne lentement de Flaubert pour perdre le fil dans une succession de numéros hauts en couleur. On entend, au début de la pièce, notamment, l’ironie mordante du plus grand styliste de langue française, mais le théâtre ici ne prend pas.

On connaît tous l’histoire d’Emma Bovary, coincée dans un mariage sans joie dans une ville de province ennuyeuse, ses aspirations romantiques et la réalité décevante des hommes rencontrés. Même si la suite des numéros est enlevée, ou plus exactement parce que les clowneries s’enfoncent toujours plus (et parfois avec brio) dans le grotesque, lorsqu’il faut revenir au chevet d’Emma, il est trop tard pour que l’émotion affleure. Avec les tartes, les culs et la barbe à papa, on a perdu Bovary en route. D’ailleurs, Christophe Honoré ne dit pas autre chose dans un entretien : « Ce n’est pas tant Emma Bovary elle-même qui m’émeut que la figure de Flaubert. » Et c’est ce qu’on a devant les yeux, des acteurs brillants qui massacrent joyeusement la bêtise des figures de Flaubert.

Matthieu Mével

Matthieu Mével

Matthieu Mével est écrivain. Son dernier livre est un roman, "Un Vagabond dans la langue", publié chez Gallimard en 2021.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Matthieu Mével

La beauté du théâtre ne tient qu’à un fil

La pièce commence comme une conférence autobiographique avec un petit bureau à jardin et un écran rond dans le lointain, à la différence qu’un fil suspendu traverse tout l’espace en diagonale ; nous sommes dans une ancienne boîte de nuit de Phnom Penh transformée en cabaret pour le festival
24 juin 2026

Le chant du spectateur bienheureux

La traduction la plus simple de Bhagavad-Gita est le chant du bienheureux. Plus qu’un chant, c’est l’enseignement d’un Dieu, Bhagavad, ou Krishna, adressé à un guerrier. « La Gita n’est pas seulement ma Bible et mon Coran, elle est ma mère », disait Gandhi. Du renoncement dans l’action prôné par le Dieu, il
13 mai 2026

Festival On Marche 2026, Marrakech : « La danse est une voyeuse »

Retour sur la 19e édition du festival On Marche qui fêtera ses vingt ans en 2027, une étape décisive dans l’histoire du festival et de la Compagnie Anania, l’une des grandes compagnies de danse contemporaine au Maroc. Fondé par le danseur et chorégraphe, Taoufik Izeddiou, le festival international de danse contemporaine
12 mai 2026

Le cheval qui peint comme un enfant

Trois interprètes sur scène, l’un porte une tête de cheval, la seconde porte un cube qui représente la croupe (on la reconnaît à sa queue), la troisième ressemble à la seconde, ce serait donc le corps du cheval. Ils se déplacent, ensemble, dans un espace géométrique troué de sorties lumineuses.
11 mai 2026

Thésée, Valérie, Jérôme et les autres

« Il y a quelque chose de plus vaste que la mémoire de l’esprit ; il y a le profond souvenir ancré dans la matière du corps », écrit Camille de Toledo dans son livre « Thésée, une vie nouvelle » (Verdier, 2020), qui interroge le suicide de son frère et la puissance de l’épigénétique. Tout
9 mai 2026