
« Les Perses » contraste nettement avec les deux choix précédents de Morin (« Le Songe d’une nuit d’été » en 2023 ; « Don Quichotte » en 2024) pour sa série en cours, « Démonter les remparts pour finir le pont » : la pièce d’Eschyle n’est pas ludique pour un sou, de sorte que le metteur en scène prend le risque d’étioler la savante verve dramaturgique de son Théâtre Permanent, qui porte toujours bien son nom.
À bien des égards c’est le cas, Morin perdant en vivacité ce qu’il gagne, cela dit, en résonance : la pièce est un récit de massacre vu du côté des perdants, et le metteur en scène a le courage de ne rien sacrifier à la choralité brute, aride du texte (quitte à en souligner même les parties perdues au cours de l’histoire) pour que la litanie des combats nous rappelle au génocide en cours. Cependant, le risque est d’autant plus grand qu’il troque sa bande d’acteurs stars des deux dernières années pour un groupe d’interprètes professionnels rencontrés en atelier : s’ils s’illustrent plutôt dans l’interprétation, force est de constater qu’ils ont moins d’espace pour flamboyer que leurs camarades précédents ; double défi donc…
Il en résulte une proposition encore en fragilité — même si, coup de chance, Morin est de ceux qui savent la sublimer : la crête sur laquelle ils naviguent toutes et tous, entre la grâce et la balourdise, tient bon à des moments, particulièrement lors des tirades de la Reine, magnifiées par le jeu plus émotif de Julie Palmier. Pour autant, ce dépouillement du plateau (seulement deux cercles blancs tracés sur la terre), encore plus radical que d’habitude, se déleste peut-être trop de ses marottes : les accessoires sont presque inexistants, les textes imprimés sur les panneaux mobiles ont disparu, les lumières de Philippe Gladieux sont plus inégales, si bien que l’aspect expérimental et processuel du travail passant à l’arrière-plan, l’adaptation semble relativement classique… Si « Le Songe » par exemple, pièce excessivement dramatique et gaguesque, était sublimée par ce procédé d’« accélération narrative » cher au metteur en scène, le chant des « Perses » sied presque trop naturellement à sa théâtralité frontale.
Par ailleurs, s’étonnera-t-on que l’année de la langue arabe au festival, Morin saisisse une pièce qui la met en scène sous la plume d’un Européen ? Le choix participe à la faible représentation de la langue durant le festival, bien qu’il reste aussi et paradoxalement pertinent puisqu’il montre bien comment l’entreprise occidentale est oppressive ; en fin de compte, même si la proposition est la moins aboutie des trois, Morin réussit toujours, quand bien même il n’a plus que des brindilles dramatiques et un seul souffle épique, à faire théâtre de tout bois.



