11 juillet 2025

Faire théâtre de tout bois

Les Perses
Gwenaël Morin
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

« Les Perses » contraste nettement avec les deux choix précédents de Morin (« Le Songe d’une nuit d’été » en 2023 ; « Don Quichotte » en 2024) pour sa série en cours, « Démonter les remparts pour finir le pont » : la pièce d’Eschyle n’est pas ludique pour un sou, de sorte que le metteur en scène prend le risque d’étioler la savante verve dramaturgique de son Théâtre Permanent, qui porte toujours bien son nom.

À bien des égards c’est le cas, Morin perdant en vivacité ce qu’il gagne, cela dit, en résonance : la pièce est un récit de massacre vu du côté des perdants, et le metteur en scène a le courage de ne rien sacrifier à la choralité brute, aride du texte (quitte à en souligner même les parties perdues au cours de l’histoire) pour que la litanie des combats nous rappelle au génocide en cours.  Cependant, le risque est d’autant plus grand qu’il troque sa bande d’acteurs stars des deux dernières années pour un groupe d’interprètes professionnels rencontrés en atelier : s’ils s’illustrent plutôt dans l’interprétation, force est de constater qu’ils ont moins d’espace pour flamboyer que leurs camarades précédents ; double défi donc… 

Il en résulte une proposition encore en fragilité — même si, coup de chance, Morin est de ceux qui savent la sublimer : la crête sur laquelle ils naviguent toutes et tous, entre la grâce et la balourdise, tient bon à des moments, particulièrement lors des tirades de la Reine, magnifiées par le jeu plus émotif de Julie Palmier. Pour autant, ce dépouillement du plateau (seulement deux cercles blancs tracés sur la terre), encore plus radical que d’habitude, se déleste peut-être trop de ses marottes : les accessoires sont presque inexistants, les textes imprimés sur les panneaux mobiles ont disparu, les lumières de Philippe Gladieux sont plus inégales, si bien que l’aspect expérimental et processuel du travail passant à l’arrière-plan, l’adaptation semble relativement classique… Si « Le Songe » par exemple, pièce excessivement dramatique et gaguesque, était sublimée par ce procédé d’« accélération narrative » cher au metteur en scène, le chant des « Perses » sied presque trop naturellement à sa théâtralité frontale.

Par ailleurs, s’étonnera-t-on que l’année de la langue arabe au festival, Morin saisisse une pièce qui la met en scène sous la plume d’un Européen ? Le choix participe à la faible représentation de la langue durant le festival, bien qu’il reste aussi et paradoxalement pertinent puisqu’il montre bien comment l’entreprise occidentale est oppressive ; en fin de compte, même si la proposition est la moins aboutie des trois, Morin réussit toujours, quand bien même il n’a plus que des brindilles dramatiques et un seul souffle épique, à faire théâtre de tout bois.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025