23 septembre 2025

Fosse d’automne

Étincelles / Et jamais nous ne serons séparés
Jon Fosse | Daniel Jeanneteau | Gabriel Dufay | Mammar Benranou
© Vincent Pontet et Jean-Louis Fernandez

Rares sont les occasions de pouvoir découvrir simultanément deux productions dédiées à un dramaturge contemporain. La récente nobélisation de Jon Fosse justifie peut-être cette actualité théâtrale : son tout premier texte est monté par celui qui fit découvrir l’auteur en France aux côtés de Claude Régy en 1999 – Daniel Jeanneteau (ici en binôme avec Mammar Benranou) ; tandis que ses courtes pièces et ses poèmes, pour la plupart non traduits, sont accolés à la Comédie Française par l’un de ses traducteurs et désormais fidèle adaptateur — Gabriel Dufay.

Voilà deux spectacles qui prouvent la pluralité d’une œuvre rapidement réduite par l’histoire récente du théâtre à une musicalité itérative, à une intrigue élémentaire et éthérée. Dufay, Jeanneteau et Benranou rendent  justice au concret humaniste d’une dramaturgie qui gratte le vernis matériel des situations humaines et attrape radicalement les forces intranquilles des individus, l’indécision profonde de la condition humaine — ce drame à jamais irrésolu de la solitude refusée et du lien redouté. Rares sont les spectacles actuels qui, comme ceux-là, ne fétichisent pas la poéticité d’une langue mais s’emparent d’un texte comme d’une force vivante ; qui rendent autant justice à la théâtralité viscérale d’une écriture.

Ce vaste voyage en Fosse nous fait forcément mesurer la pérennité diverse de ses œuvres. Si le spectacle de Jeanneteau et Benranou assume modestement de convoiter un anachronisme radical autant qu’un classicisme post-régyen, celui-ci peine à justifier le choix d’un texte de jeunesse, hésitant encore entre Beckett et Maeterlinck – « Et jamais nous ne serons séparés », — dans lequel on voit des armes dramaturgiques en train de se faire. Si la partition féminine permet un vrai parcours intérieur – Dominique Reymond la tord merveilleusement et la rend constamment réelle –, les deux personnages secondaires sont trop vite écrits comme des compléments philosophiques à sa solitude tempêtueuse pour exister pleinement, et pour renouveler le systémisme métaphorique de l’œuvre. « Et jamais nous ne serons séparés » met trop de mots sur ses obsessions existentielles et métaphysiques – parfois même jusqu’au démonstratif (la tirade discursive sur l’attente en rend compte) – ; celles que les futures pièces de Jon Fosse réussiront à totalement incarner. 

Parmi elles figurent les magnifiques dramuscules que Gabriel Dufay compile dans « Étincelles ». Un spectacle d’abord remarquable par son montage : il ne donne pas l’impression d’une anthologie mais d’une glissée organique et dynamique sur les reliefs d’une œuvre. L’aube de la représentation, à la bougie déclamée, fait craindre un symbolisme fané qui paraît nécessaire à Dufay pour situer cette théâtralité, et pour poser un horizon d’attente qui sera bien vite détrompé. D’abord par une première pièce moralement risquée et on ne peut plus triviale, montrant l’amour entre un homme marié et une jeune femme (révélant à cette occasion la remarquable Morgane Real) ; une situation que Fosse saisit dans ses vibrations vitalistes et sans faire dominer aucun point de vue. La réussite d’« Étincelles » réside aussi dans sa tentative jamais artificielle de densifier certaines figures vaporeuses de Fosse, par des moments corporels ou des poèmes. C’est un spectacle qui, mis sous l’égide d’un texte enjoignant le théâtre à faire « passer un ange », prouve combien cette écriture, dénuée en fait de tout magnétisme autoritaire et de tout mystère crypté, a surtout la capacité de nous rendre à nous-même. 

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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