
Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né « Delay the Sadness », œuvre intime autour du deuil de la mère, dont les huit danseurs (4 hommes, 4 femmes) arpentent le labyrinthe émotionnel : trauma et déréliction, résilience et empathie. Plateau nu : les tableaux de groupe et les duos en miroirs s’enchaînent avec la finesse qu’on connaît, soutenus par la lumière très mobile d’Alon Cohen, qui colore volontiers les tenues couleur chair de tons froids, voire mortifères, et la musique presque omniprésente de Josef Laimon.
Il va sans dire que dans « Delay the Sadness », les mouvements de groupe, surtout dans la première partie, semblent un peu fabriqués, parfois même théoriques — à y voir le désaxage systématique d’un ou deux corps de la masse, qui racontent assez peu de l’émotion personnelle face au deuil. Ce sont les duos en revanche, beaucoup plus narratifs, qui sauvent le spectacle de la désincarnation : à la fois parce qu’ils s’émancipent des carcans chorégraphiques pour se rapprocher du gaga, et parce qu’ils intègrent des motifs à la limite de l’expressionnisme (bouches grandes ouvertes, mains portées au visage, contractions inattendues du buste). D’autant qu’hommes et femmes y sont interchangeables : parfois les rôles s’inversent, et les mouvements se répètent avec la même exigence chorégraphique. C’est pourquoi la pièce culmine lorsqu’un duo passe brutalement à l’avant-scène : une lumière les suit, ils vont littéralement incarner la douleur de la perte. Leur danse est à la lisière du théâtre, et l’émotion qui parcourt la danseuse, statufiée dans un cri muet, est bouleversante. Les six autres, plus au lointain, dansent en écho, en soutien peut-être ; sans intervenir directement, ils laissent le deuil s’écouler en elle… Sans aucun doute, « Delay the Sadness », s’il peinait à se libérer de sa rigidité, est un spectacle qui devient de plus en plus humain.


