
« La Distance » confirme le déplacement de Tiago Rodrigues vers une théâtralité plus situationnelle et fictionnelle, en germe dans « Catarina et la beauté de tuer les fascistes » et dans « Hécube, pas Hécube », en puissance dans ce mélodrame futuriste pour père et fille, plein d’idées et d’intensité.
Malgré l’ampleur visuelle de la scénographie qui impose les paysages d’arbres secs que le texte se retient de peindre, Rodrigues prouve que la science-fiction n’est crédible et vivante sur une scène qu’à la condition d’ajourner les moyens visionnaires du cinéma et de ficher son cosmos dans le petit artisanat du théâtre. Ici dans sa vieille tournette et dans l’étroitesse accentuée de son plateau, qui fait d’autant mieux exister les distances déchirantes entre les corps qu’il les fait creuser mentalement aux spectateur·rice·s. La fiction futuriste est tout aussi fructueuse intellectuellement. Les motifs philosophiques du moment – notamment l’alignement des vies humaines sur celles des astres, théâtralisé dans « Fraternité » et récemment filmé dans « Life of Chuck » – côtoient des questionnements politiques et générationnels encore peu prononcés. Préférer la croûte dangereuse de la planète Mars à la domus ruinée de la Terre, s’inventer un existentialisme hors du vieil humanisme, se trouver un espoir mû par l’inconnu, se bâtir un monde oubliant la mémoire des pierres et des pères…
Voilà autant d’idéaux brûlants mûris par la fille oubliante (Alison Dechamps) et sûrement par son auteur, Tiago Rodrigues, qui parvient à ne jamais la paternaliser ; alors même que son protagoniste (Adama Diop) vient subtilement la confronter. Les forts interprètes, acclimatés à la poéticité brute de Rodrigues – qui transforme des obsessions ordinaires (un monde sans tomates, une plage de sable rouge…) en gouffres intimes que l’on peut nous-même remplir (la lumière de la salle reste discrètement allumée) –, pourraient davantage performer le drame si le langage scénique ne le prenait pas trop en charge. Les précédentes recherches théâtrales de Rodrigues l’ont mené vers une poésie des liens et des distances, vers une vibratilité des présences brutes des acteur·rice·s, qui se chargeaient alors d’une signification infinie – ici, le sens est un peu délégué au texte, et à la scénographie qui surprécise les rapports. Magistralement racontée, la distance n’est peut-être pas, autrement dit, encore totalement incarnée et vécue. Mais les spectacles de Tiago Rodrigues sont, on le sait, des matières sensibles à jouer au long cours pour complètement se théâtraliser. Tout est affaire de rencontre entre narratif et performatif ; ou pour le dire avec les mots du spectacle, de bonnes tomates et de martienne huile d’olive. Et tous les ingrédients sont bien réunis.


