
Performance hybride à la croisée de la scène et de l’improvisation plastique, « Transfiguration » est le spectacle d’une apocalypse intime, comme une tentative de révélation, volontairement fragmentaire et inachevée, des secrets de la chair. D’une beauté et d’un saisissement rares.
« Il faut façonner l’argile tant qu’elle est molle », dit un proverbe zoulou. Olivier de Sagazan l’applique à la lettre, lui qui propose depuis plus de vingt-cinq ans un théâtre glaiseux qui déconstruit et recompose la matière humaine : avec « Transfiguration », sa création-phare de 1998, il convie le regard, dans une pénombre ritualisante et pleine d’échos métalliques, à une drôle de cérémonie, à la fois nerveuse et indolente.
Tout commence par les ablutions chamaniques d’un homme en costume-cravate – parfait ersatz de l’employé de bureau anonyme – dans lequel le feu remplace l’eau : point de départ des multiples transformations que le visage, puis le corps tout entier de l’interprète, s’inflige tout en psalmodiant d’incompréhensibles mantras. En surgissent des créatures mi-humaines, mi-monstrueuses, tout droit issues des visions infernales d’une Renaissance boschienne. Modelant l’argile de ses masques éphémères, Sagazan est tour à tour animal à cornes molles ou à poils englués, tantôt faune végétalisée par des brindilles, tantôt chair éventrée ou orifice accoucheur.
La beauté de son geste est de capter l’inframonde qui existe entre plusieurs états de la matière, insaisissables moments de décomposition et d’affaissement, fugaces visions d’une pâte humide et fangeuse rendues alternativement grotesques et horrifiques par leur indéfinissabilité même. Cette transition d’états impossibles à figer génère sa propre représentation de la fluidité des corps, par un langage visuel et organique aussi suintant qu’élémental.
Sagazan se refusant, avec justesse, à toute démonstration explicitante sur sa quête d’identité, c’est plutôt à une « remonstration » que se noue l’enjeu de la performance : le golem d’argile qu’il incarne est à la fois d’ici et d’ailleurs, et même son inquiétante étrangeté lynchéenne, qui semble figurer le « ça » de nos tréfonds psychiques, n’est pas dénuée d’une familière douceur. Épuré, minimaliste, plastique, « Transfiguration » est le tableau vivant et terreux des masques humains.



