
Ils flottent dans le ciel, pleins d’une grâce ondulante face à la mer, parfois chutent brutalement avant d’effectuer de soudaines ascensions : les cerfs-volants sont à l’honneur, à Dieppe, le long du littoral, pour la 25e édition du Festival International de Cerfs-Volants.
L’ADN du festival de Dieppe, c’est la création artistique : rien n’arrête les cerfs-volistes plasticiens que le festival accueille, issus du monde entier (28 pays représentés), pas même les contraintes aérodynamiques. Avec un goût certain des créateurs pour l’asymétrie, d’un point de vue géométrique d’abord -ne pas s’attendre aux éternels losanges des plages de notre enfance, mais à des formes folles, colorées et déstructurées qui rappellent, entre autres, les mobiles de Calder et les damiers de Mondrian. Au Pavillon des Créateurs, sous des barnums qui résistent aux bourrasques, on a ainsi pu admirer les sculptures volantes, ludiques et ultracolorées de l’italien Maurizion Cenzi, les suspensions gracieuses, en rotin et papier, de l’indonésien Kadek Dwi Armika. D’un point de vue symbolique ensuite : suivre des yeux un cerf-volant (a fortiori asymétrique), c’est accepter le déséquilibre, s’inviter au vacillement et au regard décalé.
Sur place, les créateurs sont présents pour raconter le virus du vent, l’envie de jouer avec cet indomptable élément, les débuts où, confidence du cerf-voliste passionné Charles Billy « comme tout le monde, on s’entraine à faire voler des sacs poubelles ». Il est loin ce temps-là, lorsqu’on découvre l’incroyable diversité de matériaux utilisés (carbone, fibre de verre, toile de spi, bambou, feuilles végétales, plumes) et surtout de motifs : on tombe, au gré de la déambulation, sur des cerfs-volants en forme de colossales gueules de dragons, de visages expressionnistes, de slips/culottes (!) Un autre, immense vitrail destiné à voler, figure un ange offrant au ciel un cerf-volant. De cette délicate mise en abyme, on apprend, par son créateur Michel Gressier, par ailleurs l’un des trois directeurs artistiques de cette édition, que l’on rencontre un dimanche matin sur le site du festival, en train de démêler des vaches normandes pour les faire s’envoler, que celle-ci fut interdite de vol au Qatar. Le ciel, espace résolument politique ?
Le festival de Dieppe répond non. No borders in the sky. Plutôt que de rappeler les divisions nationales des uns et des autres, fondons-nous, créateurs et spectateurs, sous l’horizontalité du ciel, sous son immensité neutre et sauvage, qui nous rappelle à notre humilité. Le cerf-volant est un medium silencieux, qui raconte sans paroles, par les gestes de ceux qui le manipulent, la culture dont il provient. On apprend qu’il a, en Asie, une fonction spirituelle, utilisé pour la pêche mais aussi pour envoyer des messages aux dieux ; qu’il existe en Thaïlande, des cerfs-volants mâles et femelles ; qu’on pratique en Chine, des combats de cerfs-volants. On oublierait presque, devant leur grâce aérienne, délestée des pesanteurs du monde terrestre, ses origines militaires et ses fonctions techniques (à l’origine, utilisé comme signal ou pour évaluer des distances).
Pendant neuf jours, le festival s’étend sur le front de mer, au rythme des spectacles : cerf-volant pilotable, défilé aérien de marionnettes indonésiennes, vol de nuit, concerts ambulants… Sur la plage sont lancés les « bols » et les « couronnes », immenses structures circulaires tournants sur elles-mêmes, façon œil du cyclone ; à quelques mètres, baleines, licornes et perroquets géants flottent dans l’air en faisant la joie des plus petits. En face, sur les huit hectares de pelouses, se tiennent les démonstrations de cerf-volant acrobatique : de stupéfiants ballets synchronisés, chorégraphiés où, par équipes, des cerfs-volistes s’affrontent pour réaliser leurs plus belles spirales ; on lève la nuque, sidérés qu’aucun fil ne s’emmêle. Des spectacles qui ne surprennent pas que la vue : l’empreinte sonore des cerfs-volants lancés à toute vitesse rappelle parfois le troublant et presque, devenu plus familier hélas, bourdonnement des drones. Heureusement, ces derniers sont loin. Avec en toile de fond les falaises de la côte d’Albâtre, c’est la poésie et la liberté de ces sculptures suspendues (à un ou plusieurs fils) qui frappe.


