
Les grandes idées naissent souvent dans l’enfance. Philippe Guiradot a grandi dans un quartier populaire de Marseille, c’est une professeure qui lui fait découvrir le théâtre au lycée. Il est ébloui par ce qu’il voit, la scène a ouvert une brèche dans sa vie. Vingt ans plus tard, il crée le festival Komidi sur l’île de La Réunion, où il enseigne l’histoire-géographie, en rêvant de provoquer la même étincelle chez les jeunes générations. L’idée de transmission est l’ADN du festival Komidi : toutes les matinées sont consacrées aux scolaires, de la maternelle au lycée. « Un festival créé par une équipe d’enseignants pour apporter la culture dans le sud sauvage de La Réunion où l’offre culturelle existe peu et où le chômage dépasse encore les 40 %. » En 2025, la 17e édition du festival ressemble, à bien des égards, au off d’Avignon : 47 spectacles pendant douze jours, 211 représentations, 18 scènes (notamment au sud de l’île), 19 compagnies réunionnaises et 28 compagnies hexagonales ou étrangères, 130 bénévoles enfin, pour transformer des salles en théâtres éphémères, et accueillir ainsi les spectateurs pendant le festival.
Arrivés dans les derniers jours, nous avons assisté à quatre spectacles, qui mettaient souvent en jeu des questions liées à l’enfance ou à l’adolescence. « Paris-Istanbul, dernier appel » de Sedef Ecer raconte l’exil de l’autrice de la Turquie, qu’elle a quittée à 10 ans. Les images des films qu’elle a joués enfant (elle était une jeune star de la télévision turque) sont de magnifiques archives, elles nous saisissent dans leur vérité à la fin du spectacle, le parcours de l’enfant actrice étant finalement plus singulier que les questions universelles d’exil ou de nostalgie. « L’audace du papillon » raconte l’histoire de Denise, 55 ans, qui traverse l’épreuve de la maladie. On a particulièrement aimé le jeu subtil et délicat de Sabrina Chézeau dans un décor réduit au strict minimum, comme souvent dans les spectacles Komidi. « Tous nos ciels » de Jessica Ramassamy fictionne l’histoire réelle de Valérie Andanson, qui a finalement repris son prénom réunionnais, Marie-Germaine, pour délaisser le prénom qu’on lui donna à son arrivée en France. De 1962 à 1984, plus de 2 000 enfants réunionnais ont été arrachés par les autorités françaises, et exilés dans des départements français – la Creuse notamment – pour les repeupler. L’histoire de ces enfants est encore souvent méconnue ; elle est terrifiante et à charge pour l’État français qui peine à reconnaître sa responsabilité. Enfin, « Lisa » de Nicolas Devort est un seul en scène ; l’acteur incarne une adolescente aux prises avec son beau-père violent. On pourrait reprocher l’efficacité du spectacle qui fonce sur des rails, mais il faut avouer que Devort passe d’un personnage (postures, gestes, voix) à l’autre avec une maîtrise scénique rare et puissante. On sait déjà que le spectacle sera un succès, ici à Avignon, où il est joué au théâtre des Corps Saints.
Un dernier mot sur les 130 bénévoles : ils prennent la parole avant chaque spectacle pour nous rappeler les partenaires ou les sponsors, ils sont l’âme du festival Komidi où, et c’est une question pour certains, les artistes viennent jouer gratuitement. Komidi a poussé comme une fleur depuis dix-sept ans ; force est de constater que les salles sont pleines et que le public local en redemande.


