6 décembre 2025

« La coccinelle », città aperta

Le Feu Inversé d'après la Coccinelle
D.H Lawrence | Marie-José Malis
DR

Claudio Bondi, qui fut son assistant à la télévision italienne, expliqua comment Roberto Rossellini obtenait ce jeu dans ses derniers films, il demandait à ses acteurs de dire le texte en ralentissant, comme s’il récitait platement le dictionnaire. Le silence entrait dans la scène, les acteurs étaient moins affectés, on entendait le texte, c’est le dernier néo-réalisme de Rossellini. C’est ce que propose Marie-José Malis avec succès dans le foyer de l’Odéon.

Pallaksch Pallaksch ! (pièces élémentaires) entend renouer avec la tradition des studios de théâtre « en faisant de cet espace un lieu d’expérimentation, un laboratoire. » Dans cette première pièce (il y aura aussi Schnitzler et Hoffmannstahl), un officier allemand se retrouve après la guerre dans un hôpital anglais avec une femme, Lady Daphnée, à dialoguer sur la ruine du monde moderne. A partir de La Coccinelle de D.H. Lawrence, Malis cherche à faire entendre l’hypothèse bouleversante de l’écrivain : si l’humanité souffre, c’est peut-être qu’elle n’a pas encore trouvé comment vivre.

La petite salle de l’Odéon n’est pas un théâtre, on dirait un large couloir, un boudoir, ou le petit salon pour attendre Pétrole de Pasolini qui se jouera dans une heure à côté. On est une cinquantaine sur des chaises bricolées, mais c’est bouleversant. Dans ce jeu ralenti et dénaturalisé, les deux acteurs, à un ou deux mètres de nous, Pascal Batigne et Silvia Etcheto, font entendre les méandres du texte comme jamais. Il n’y a presque plus de théâtre, juste un lit (quelques costumes pour l’époque.) Ils sont tous les deux déplacés comme des marionnettes par un homme en noir. Chaque mot de leur dialogue sur la ruine, la guerre ou la douleur, raisonne, chaque geste appelle et déjoue le sens. Le plus réussi : quand le comte Dionys ouvre la fenêtre qui donne sur une rue de Paris pour gueuler contre les anglais. On est suspendu à sa parole, les phrases de Laurence tournent dans nos têtes. Ils font même des effets de voix pour éviter le naturalisme qui a envahi la télévision, donc le cinéma, et donc le théâtre.

On a l’impression d’être avec deux enfants qui inventent (bricolent) une façon de jouer entièrement à eux. Jacques Lassalle disait au Conservatoire : « Entre le superbe et le ridicule, il n’y a qu’un pas. » Les deux enfants qui jouent à l’homme blessé et à la femme qui veut le (se) sauver sont parfois ridicules (surtout Juan Crespillo, le mari, quand il baisse son pantalon pour parler de sexe.) L’homme ne peut pas faire autrement que faire des effets. Mais le plus souvent, ils sont humbles et superbes. En les regardant jouer avec l’idée du jeu, on entend les bruits de la ville, mais on est au cœur de l’âme humaine. En dessous du post-dramatique, du conceptuel, du cinéma, de la technologie, et même de la performance, il y a ce vieux rêve qui bouge, le théâtre, nous murmure Marie-José Malis.

Matthieu Mével

Matthieu Mével

Matthieu Mével est écrivain. Son dernier livre est un roman, "Un Vagabond dans la langue", publié chez Gallimard en 2021.

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