3 avril 2025

Le Chant du monde

Le Chant du père
Hatice Özer
© Arnaud Bertereau

Dans un spectacle intimiste, la comédienne Hatice Özer convie son père Yavuz Özer, musicien et ferronnier, à l’accompagner dans un voyage mémoriel où chaque mot, chaque note attrapent nos âmes.

Mahmoud Darwich, le poète de l’exil, écrivait que « le parfum du café moulu est une géographie ». Chez Hatice Özer, c’est l’odeur du thé noir que l’on sert avec dextérité et précision jusqu’au bord du verre en tulipe qui fait renaître dans son sillage les contours du pays que l’on a quitté en emportant avec soi la langue et la culture. La comédienne invite son père, l’amoureux aşık accompagné de son luth et conteur merveilleux, sur un plateau qui devient l’espace intime d’une réconciliation après avoir été la raison de leur séparation silencieuse. Naviguant entre deux langues, (« Pourquoi je parle ta langue comme un enfant de six ans ? Pourquoi tu parles ma langue comme un enfant de six ans ?) le père et la fille créent, par leur simple présence et par leurs regards complices, tout en retenue et avec une immense pudeur, une autre langue qui ne s’embarrasse plus de mots. Lorsque la voix mélancolique du père s’éteint et que les cordes du saz ne vibrent plus, c’est la voix de la fille qui lui répond dans une longue mélopée, comme un écho lointain à ces prières paternelles chantées à l’arrière des cafés tapageurs aux néons éclatants ou bien autour d’une table où la famille et les amis se sont réunis.

Hatice Özer est une étonnante comédienne, mais ce qui nous a bouleversé ce soir-là, c’est que chacun des mouvements du père et de la fille, chaque soir recommencés, chacun de leurs mots, chaque soir répétés, semblaient pourtant nous être offerts dans un geste pur et virginal, comme si c’était la première fois que ces deux êtres osaient briser le silence de ceux que l’on n’entend pas, de ceux qui sourient pour ne pas avoir à parler. Les exilés, ce soir-là, c’était nous, et Hatice et Yavuz Özer, en nous ouvrant grand la porte, nous ont rappelé, avec une infinie dignité et une ineffable tendresse, qu’un sourire, un regard ou un chant suffisent quand les mots manquent. Superbe.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

Docteur ès lettres et sciences humaines et professeur de lettres classiques en classes préparatoires aux grandes écoles.

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