10 juillet 2025

Le malheur a ses raisons

L'aire poids-lourds
Lachlan Philpott | Carole Errante
© J2MC

« L’aire poids-lourds » de Lachlan Philpott a ce côté socio pour les nuls, au sens où il parcourt différentes causes (parents absents, tabous sur la sexualité, racisme structurel, influence des écrans et des réseaux) qui mènent au fait divers, en l’occurrence la prostitution d’adolescentes qui, sous couvert de lyrisme – comment échapper au monde et à ses normes ? -, cultivent à peu près tous les symptômes de la modernité.

Avec en premier lieu, celui de vivre « comme dans un clip », petit vase clos capitaliste où l’obsession pour le sexe comme l’argent ne génère aucun trauma. On sait gré à Philpott de saisir avec une crudité la langue des protagonistes, parfois policée dans les pièces avec et/ou pour adolescent.e.s, même si on se demande parfois si ce sont elles ou bien l’auteur qui restent prisonnières du male gaze : sont-ce ces trois ados qui fantasment à peu près n’importe quel homme qu’elles croisent ? Du reste, la pièce, qui n’est pas dénuée de finesse, complique parfois ce qu’elle aborde en mêlant le dramatique avec une bonne dose de narratif et de discours indirect, en insistant sur les chevauchements de répliques, en mêlant rhapsodiquement les points de vue, en floutant les temporalités ; bref, une ensemble d’effets de manche contemporains aussi malins que rebattus ces dernières années, si bien qu’on ne sait parfois si la pièce est virtuose ou abstruse, puisque qu’elle n’invente, au fond, pas le fil à couper le beurre : à terrain morbide, conséquences morbides. Encore heureux qu’il n’en soit pas autrement : l’énergie que déploie la pièce en dézoomant le fait divers pour en révéler les causes d’une triste évidence semble à demi suspecte, comme d’ailleurs certaines émissions criminelles, dont la minutie à contextualiser révèle surtout leur mépris du spectateur ; en a-t-on besoin pour accepter que ces filles de quatorze ans sont avant tout des victimes ? 

Cet effet tautologique persiste encore un peu dans la mise en scène de Carole Errante, même si le choix d’une distribution unique pour toutes les figures d’autorité sanitaires (psychologue, gynécologue) et familiales (tous les parents) donne un aspect carcéral bienvenu à l’ensemble : les trois adolescentes, perchées sur deux praticables, semblent bien vulnérables face à un monde d’adultes lui-même aliéné par ses postures morales hiératiques. Dommage que le spectacle n’appuie pas plus cette politisation de la coercition qu’il ne déploie de plus grande singularité esthétique sur le récit dont la restitution scénique paraît, du coup, relativement sage. À cet égard, la présence de la créatrice sonore au plateau, bonne idée sur le papier, reste aussi frustrante que la création lumière qui rythme plus qu’elle n’enrichit le langage, certes déjà kaléidoscopique, de « L’aire poids-lourds ». Il en reste donc une proposition à l’ambiance teen certes efficace, mais assez convenue et dont on aurait aimé, c’est vrai, que le geste pallie un peu plus les timidités du texte.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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