
Les plus belles éditions du Festival d’Avignon sont celles qui révèlent l’esprit du temps théâtral. Cette année une mutation du théâtre documentaire, incarnée par Émilie Rousset et Aurélie Charon, deux artistes encore inaperçues au festival. Celles-ci donnent aux dévoreurs invétérés du réel qui les côtoient dans la programmation – Milo Rau et Mohamed El Khatib – une bonne leçon d’éthique théâtrale, plus ou moins fructueuse.
Dans « Affaires familiales » et « Radio Live » transparaît un même scrupule vis-à-vis des documents et des témoins importés sur un plateau, un même sens du réel – comme disait Zola. Les deux metteures en scène ne jouent plus des vrais faux mensonges, ne misent plus sur la vertigineuse expérience des limites qui confond les coordonnées du théâtre avec le contenu documentaire. Elles proposent des espaces encore hybrides mais posant des frontières bien claires entre les niveaux de réalité qu’ils juxtaposent. Dans « Radio Live #1 – Vivantes », les trois femmes exilées de pays en guerre sont amenées, par exemple, à observer les lieux qu’elles ont tragiquement quitté (appartements d’enfance, cafés…). Et malgré l’ampleur immersive des projections, elles les regardent comme des documents distincts du moment théâtral, le dispositif ne cherchant pas particulièrement à provoquer et à saisir leur émotion. Car la forme théâtralo-radiophonique d’Aurélie Charon n’est plus en quête d’un trouble performatif gageur de sensations fortes, celles qui naissent de la confrontation déchirante entre une personne authentique et un passé que le processus théâtral remet forcément en présence. Même balises chez Émilie Rousset, qui préfère quant à elle des acteur·rice·s professionnel·le·s pour reenacter neuf entretiens avec des avocat·e·s spécialisé·e·s en droits familiaux, et ce avec une distanciation bien brechtienne, qui ne réduit jamais l’écart entre le méthodisme mimétique des interprètes et le grain brut des enregistrements. Une réalité documentaire qui se rappelle régulièrement au théâtre lorsque surgissent des fragments de ces entretiens ; des flashs vidéo ne montrant pas grand chose — hormis les mains fidèlement reproduites des discutant·e·s – mais fonctionnant comme de purs effets de réel. C’est-à-dire comme des indices de la soumission du plateau à une matière plus grande que lui, à un réel plus puissant que la magie du théâtre.
Chez Rousset et Charon, le réel n’est donc plus ce bon grain qu’on utilise pour produire de l’ivresse théâtrale – des moments de vérité irreproductibles, des bouffées l’authenticité – mais l’agent d’une dignité nouvelle de la représentation. Si bien que « Affaires familiales » et « Radio live » désarçonnent le·a spectateur·rice : est-ce encore du théâtre que ces spectacles qui paraissent retenir ses possibilités émotionnelles et sa force de trouble ? Mais ce n’est pas parce que la scène respecte le réel que celle-ci y donne accès. Chez Émilie Rousset, les mises en espace de discussions, assises à l’origine, font parfois perdre le sens des pensées qui y circulent, renforcent l’univocité des discours et rendent le geste théâtral paradoxalement cosmétique — le scrupule du réel provoque dans « Affaires familiales » sa fossilisation, voire sa disparition. Et en croyant rester discret, le théâtre se taille en fait la part du lion. Car lorsqu’elle déplace ces conversations anti-théâtrales dans des corps, dans des situations qui n’en sont pas structurellement, Emilie Rousset en vient à une théâtralisation un peu volontariste qui rend visible la tentative formelle et fourvoie l’intégrité radicale du geste. Ici, le rejet du théâtre comme espace d’augmentation du réel se conjugue mal avec l’obsession criante, et peu opérante, d’une théâtralité.
Pour faire triompher le réel, sans doute faut-il remiser drastiquement le théâtre. C’est ce que parvient à faire Aurélie Charon. Parce qu’elle se montre en journaliste et qu’elle foule les planches avec d’autres conventions : celles de la radio. Comme tout grand geste hybride, « Radio live » suspend alors les critères de la théâtralité. Sa forme détonne en ceci qu’elle ne parait jamais mettre en scène les personnes authentiques qu’elle convoque — alors même que, comme Emilie Rousset, Aurélie Charon disperse dans l’espace des corps qui devraient être à table. La vitalité des échanges live, le droit à la digression, le tissage non édifiant de parcours de vie complexes, mouvants, incomparables : voilà ce à quoi donne accès cette expérience en cela bien proche d’une émission radiophonique ; là où l’on ne cherche ni la cohérence, ni la mise en spectacle, ni la catharsis foudroyante des vécus ; mais la vérité et le présent transitoire des témoignages. En cela, la présence scénique d’Aurélie Charon déboulonne celle d’un Mohamed El Khatib. Car elle accompagne vraiment les paroles et ne les encadre pas. Car elle ne capitalise jamais sur le réel. Et c’est parce qu’elle ne cherche pas à faire théâtre qu’Aurélie Charon déploie une théâtralité tout à fait singulière, qui n’a plus seulement le sens mais le soin du réel.
Nous ne voudrions pas essentialiser ce care théâtral en l’attribuant uniquement à deux artistes féminines. Associons alors à ces théâtralités scrupuleuses les travaux de Patricia Allio, mais aussi ceux de Simon Roth ou de Marcus Lindeen. Nous saluerons finalement l’audace de cette démarche dans une époque où l’irruption du réel sur un plateau va traditionnellement de pair avec une revitalisation de sa violence, où la scène est plus souvent son autel sacrificiel que son juste miroir.


