
L’eau comme métaphore du temps qui s’écoule, c’est un topos aussi usé que la robe d’Héraclite. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, et Raphaëlle Piera en a bien conscience, elle qui a découvert dans l’album familial les photos de ses vacances d’antan sur le canal du Midi. Les images de son exposition glissent ainsi du passé au présent, de l’enfance perdue à l’effacement. Pour autant, la scénographie poétique de Fanny Robin, sa curatrice, brise la linéarité chronologique et permet d’échapper au cliché.
Par des jeux sur les formats et la transparence, les images et les temps se superposent, au sens propre comme au figuré. « Le chemin qui monte », écrit Héraclite dans un de ses fragments, « est le même que celui qui descend ». A la croisée, Piera parvient à insuffler une nouvelle direction, une troisième dimension, grâce à son travail sur la surface même des tirages. Par petites touches minutieuses, elle a décollé le papier qui se hérisse, esquisse en relief des feuilles minuscules : dans ce retour au blanc, elle voit avec l’historien des couleurs Michel Pastoureau le symbole de l’oubli. Car le paysage de sa mémoire s’est effrité. Le canal d’autrefois n’est plus, les platanes plantés sous Napoléon, les vaillants veilleurs de l’enfance sont malades ou morts. La faute à ceratoscystis platani, importé malencontreusement par les Américains à la fin de la guerre, un chancre qui infiltre leur écorce et les ronge, les réduit inexorablement en poussière. Flammes violacées ou grises sur le tronc, feuilles qui jaunissent : les arbres occitans lentement dépérissent.
Résurrection
Cependant, le blanc n’est pas seulement le signe de l’effacement, il est aussi celui de sa réappropriation par l’artiste, qui transfigure la trace en souvenir. Le blanc inverse la couleur du deuil, et Raphaëlle Piera l’exhume au sens propre : son geste scriptural oriente le papier vers l’extérieur, vers la lumière. De nouveau, la végétation foisonne, les frondaisons remuent, l’arbre parle, se fait sculpture animiste. L’artiste devient passeur, navette entre les rives du réel et de la fiction.
Sur les derniers panneaux, le choix du papier peint cuivré nous fait résolument basculer dans le merveilleux. Entre gravure expressionniste et enluminure, le grattage recrée la texture damasquinée de l’écorce, l’enfance renaît diaphane dans des décors oniriques, les méandres d’un âge d’or magique, où le naufrage n’a pas eu lieu. Mais, comme le rappelle le titre d’une de ces dernières œuvres : Rien n’est à la fois vrai et beau.



