13 juillet 2025

Les deux font les pères

Israel et Mohamed
Israel Galván | Mohamed El Khatib
(c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

C’est à la suite d’une série d’échanges, à partir de 2023, qu’Israel Galván et Mohamed El Khatib ont trouvé dans leur histoire personnelle, et plus particulièrement leur rapport au père, un terreau commun dans lequel a germé l’idée du spectacle : un double hommage biographique parlé et dansé.

Les deux prénoms, incrits sur les chaises vides qui attendent l’arrivée des interprètes et qui fournissent le titre du projet par la même occasion, ont l’air d’un effet de contraste provocateur, particulièrement en ce moment de tragique actualité proche-orientale : pourtant, Galván n’est pas juif et El Khatib peu pratiquant. C’est que la prénomination figure d’abord ici le rapport à l’intime et au familial. A la fois abruptes, parfois violentes, mais toujours aimantes, les figures paternelles sont au cœur du dispositif, chacune représentée par une photographie vintage de part et d’autre du plateau, au centre d’un mini-autel qui tient autant du sanctuaire que de l’étagère d’exposition.

Entrecoupant des prises de parole d’El Khatib à qui Galván a confié ses mots – ne s’exprimant qu’en quelques bribes castellanaises – avec des interventions flamenquistes de ce dernier, le spectacle est un agrégat de fragments de vie, morceaux documentaires, via des entretiens vidéo avec leurs pères, de l’enfance des deux artistes. Jouant volontiers la carte de l’autodérision et du second degré, ils laissent advenir quelques moments d’introspection émouvante, frôlant le pathos sans jamais l’atteindre, ou si peu, notamment lorsque El Khatib lit une lettre qu’il a écrite à son père, avec ce qu’on peut imaginer de ressentiment mais aussi de bienveillance intacte.

Reste que, manquant peut-être d’une colonne vertébrale dramaturgique plus affirmée et souffrant du revers de la médaille de sa grande nonchalance, l’objet scénique qui en découle s’avère assez anecdotique dans l’immense théâtrographie de ses deux concepteurs. Paradoxalement, la puissance verticale de la plongée dans l’intime est restreinte par la grande friabilité horizontale du déroulement du spectacle, multipliant les pistes de sens (la religiosité de son lieu de création, le cloître des Carmes ; la métaphore footballistique…) en les abandonnant immédiatement sur le bas-côté.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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