
Soudain, six Suisses en tenues traditionnelles sont dans un chalet. Un monte-charge s’ouvre régulièrement pour apporter La Joconde ou des biscottes, tandis qu’un néon lynchéen grésille sous les poutres.
Comme toujours chez le metteur en scène suisse-allemand, tout pourrait se résumer à une devinette pour laquelle l’auditoire attend, un sourire en coin, la chute. Pourtant, il parvient, avec cette absurdité faussement légère qui le caractérise, à rendre compte avec finesse des maladies du monde contemporain. Tout y passe, l’écologie, le capitalisme, la guerre, et surtout l’impossibilité de l’échange. Ces personnages semblent coincés dans ce refuge, à l’abri du monde qui gronde, seul le sommet d’une montagne affleure du parquet. Joli métaphore que ce monolithe sans environnement, comme sous cloche, privé de vue et d’air pur. Le risque d’étouffement n’est jamais loin, d’ailleurs cet air raréfié est incarné sur le plateau, par le souffle de l’accordéon, les extincteurs gonflables, les voix en sourdine, où la chaleur d’un sauna de fortune.
Pour passer le temps long, ils soliloquent. A défaut de converser, chacun dans sa langue déclame un texte, d’Olivier Cadiot ou du poète Tarkos, ils tentent d’échanger mais le dialogue est impossible. Très vite, le théâtre est convoqué, on frappe les trois coups avec un bâton de marche, on se munit d’un classeur comptable et ensemble, on lit. Si chacun a droit à la parole, les mots ne disent rien, au mieux ils rythment, ils scandent, matière brute qui parfois se passe de surtitrage. « Toutes les langues m’ont quitté » répète-t-on, le sens est définitivement ailleurs.
Dans cette édition du festival où la question de la langue est au centre des débats – y a-t-il assez de langue arabe ? Pourquoi est-elle si peu présente ? Et finalement pourquoi devrait-on l’entendre ? Risque de l’exotisme ou culpabilité coloniale ? – Marthaler offre aux festivaliers une réponse à son image, sans prétention et limpide. Les langues sont vides, sèches, incapables de transmettre. Même les rires ne sont plus humains, grimaces sonores proches des cris d’oiseaux ou de batraciens. Le suisse-allemand comme l’italien ne parviennent plus à dire la complexité du monde, seule la musique, bulle d’harmonie dans les décombres, s’autorise l’unisson. Dans un montage de textes cohérents sans être didactiques, Marthaler, fidèle à sa grammaire, offre aux acteurs une partition virtuose et de beaux moments de silence habités.



