
« Delirious Night » semble un peu rebattu au premier abord : la fête aliène ce qu’elle croit émanciper, et le groupe des neuf corps en transe au plateau, sous couvert d’émotions extrêmes, s’abîme sous les rythmes effrénés de batterie et les guirlandes ringardes de leur free party. Ne chantent-ils pas des mantras de performance ? Même épuisés, il faut continuer à tout prix, de peur de perdre son travail, susurre-t-on en anglais. Ainsi, ce franc délire de jeunesse, qui emprunte aux « épidémies » de danse au Moyen Âge aussi bien qu’au carnaval, est moins roboratif qu’il paraît ; d’ailleurs, les masques kitsch, glauques à souhait (lapin à la « Donnie Darko », têtes de mort shiny), donnent le signe d’un évidement bien plus que d’une individuation. Certes, on l’avait déjà vu chez Ingvartsen, qui divise habilement l’appareil critique du spectateur, d’un côté séduit par la performance des interprètes, de l’autre suspicieux d’être séduit : en vérité, cette duplicité sied toujours à la chorégraphe danoise – d’autant plus lorsque dans un deuxième mouvement introspectif, délaissant la danse pour le chant, il est question d’obscurité à l’intérieur et, on ne s’en étonne guère, d’une secrète « obéissance »… À qui ou à quoi ? Les voilà monacaux : tout sourire sur leur visage s’est effacé, ils s’en remettent à plus grand qu’eux.
Cependant, la sensation d’une profondeur d’être par-delà leur persona racoleuse ne dure pas : un bouffon les déconcentre pour les entraîner de nouveau dans la fête infernale ; on prend d’autres masques et on recommence, un soupçon de chaos en plus. C’est dans cette dernière partie que « Delirious Night » dialectise moins bien, en insistant sans trop d’intérêt sur ce qu’on avait saisi, avec une épaisseur qui s’amenuise doublement : la chorégraphie se met à illustrer le propos qu’elle arrivait à contredire en début de spectacle, tout en se délestant de sa force de fascination – à l’exception de cette image du chien, d’abord sibylline, ensuite balourde : à ceux qui s’étaient déconcentrés, mettez-vous dans le crâne qu’on est moins libre qu’on croit… C’est dommage parce que le prêche de la performance, évoqué ailleurs par la décomposition des mouvements (Warlop, Vienne), s’exprime ici avec une liberté physique et intellectuelle toujours aussi réjouissante chez la chorégraphe.


