
« The Missing Door » et « The Lost Room », deux courtes pièces créées en 2013 et 2015 par Carrizo et Chartier, originellement pour le NDT, fascinent surtout lorsque l’illusion se poursuit par-delà ses murs dramatiques un peu romantisants, qu’elles prennent heureusement plaisir à fissurer.
Rares, presque inexistants, sont les spectacles culminant durant un changement plateau ; mais pas le signe qu’il soient mauvais pour autant, très loin de là même. Il y a le diptyque lui-même certes, « The Missing Door » et « The Lost Room » mais aussi cet entre-diptyque des fantômes, laissé à vue à dessein : la technique, aidée des danseurs, nettoie l’espace, change de murs, roule la moquette ; quoi de spécial ? Un détail trouble jusqu’au frisson : c’est encore la fiction. Car on démonte l’air possédé ; surtout, d’autres restent tout bonnement ensanglantés au sol – on les déplace comme les murs, ils laissent des traces rouges -, pendant qu’un projecteur fou de Tom Visser sélectionne comme au hasard des morceaux de corps pour éclairer ceux qui, encore prisonniers du monde qu’ils sont en train de décomposer, semblent pétrifiés d’horreur : c’est fini, et pourtant ça continue. On s’étonnait en début de spectacle que la boîte noire soit bien imparfaite (mur du lointain brut, coulisses à vue, deux projecteurs sur pied maniés par les danseurs) ; cependant l’illusion se prolonge par-delà sa mise à distance : ces murs presque en carton-pâte, d’un fake évident, sont autant de structures infinies d’un méta-drame qui se joue et rejoue depuis la bouche d’ombre du théâtre, engluant les mouvements des danseurs tout en saccades et itérations, ouvriers d’un monde qui les hante jusqu’au salut et même après, émouvante idée, où le protagoniste n’arrive toujours plus à passer la porte qu’il aura lui-même bâtie.
Du reste, il est dommage que cette illusion qui perdure même quand on cesse d’y croire, pour ainsi dire, soit ternie par un imaginaire assez romantisant : les forces extrêmes qui agitent ce pont de bateau (monde qui réunit les deux pièces), alternant entre neige, vent, pluie et tonnerre, fantasment un extérieur déchaîné qui requiert une batterie d’effets usés à l’os (lumière qui strobe pour l’éclair, ventilateurs à gogo, machine à neige), sans compter qu’ils fabriquent une illusion difficilement opérante après ledit changement plateau. Probablement la cohabitation entre premier et second degré, entre magie et mise à distance, extrêmement ténue, n’est pas toujours parfaite : comme les effets météo, les surgissements horrifiques (dont Peeping Tom est pourtant maître en la matière) sont comprimés par une sorte de répétition du sens : la musique stridente, et les personnages qui crient leur effroi, et les bruits inquiétants, et la lumière qui tremble… Bref, trop d’empilements, qui peinent à créer l’empathie comme la vraie terreur. En vérité, les temps d’étrangeté plus doux et lents — qu’ils soient amoureux (les deux duos collés avec musique classique) ou même à la limite du gaguesque (une danseuse qui devient une sorte d’oiseau maléfique ; ce fichu torchon qui a sa propre volonté) — créent une profondeur fictionnelle qui ne contrevient absolument pas au monde en carton-pâte, tout au contraire. Bugs et glitches dansés, rebonds, répétition hallucinée des mêmes actions qui les composent, tout ceci évoque une horreur homemade et cheap du début de l’ère numérique, bien plus passionnante que le grand spectacle des éléments déchaînés ou que les grandes émotions dramatiques de l’image finale, aux répliques froidement procédurales. Sans aucun doute Peeping Tom éblouit lorsqu’entre ce premier et second degré, comme en jeu vidéo, une sorte de mode noclip s’aménage et que par-delà les murs qui l’encadrent, l’horreur flottante qui continue, cette fois-ci, bouleverse.


