9 juillet 2025

On te voit

L’ŒIL DU TIGRE (عین النمرة)
Heba Khalifa | César González-Aguirré
DR / avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Au sein d’un prix Découverte 2025 particulièrement relevé, plusieurs artistes se sont attachés à rendre visible l’invisible, de l’expérience de l’ayahuasca (Musuk Nolte) aux radiations d’une centrale nucléaire en Slovaquie (Zuzana Pustaiova). C’est également le projet de la Cairote Heba Khalifa, qui tente de révéler le trauma de son enfance, dans un parcours aussi intime qu’excentrique. Fabriqués à partir de fragments – photos, journal, aquarelle – ses collages et ses dessins évoquent avec humour et fantaisie un passé familial douloureux. Au centre du dispositif, le corps honteux de l’enfant, de la jeune femme, et sa mémoire matrixés par les normes patriarcales. Comment signaler le trauma, comment le sublimer ?

Poupée d’aiguilles

De l’enfant enfermée à l’artiste dévoilée, l’exposition suit un fil chronologique. L’énonciation a lieu depuis le corps de l’artiste, et les collages expriment un rapport à la chair meurtri, couturé, reprisé, comme on le dit d’un travail d’aiguille. Écho lointain aux œuvres textiles de Louise Bourgeois, les épingles qui hérissent la peau crient la souffrance d’un corps réifié comme le papillon qu’on pique dans son cercueil de verre. Les portraits déformés ou masqués expriment le malaise de toute une génération, sanglée dans ses voiles et ses devoirs. En effaçant ses traits distinctifs, un montage détoure un visage en forme d’œuf ou de larme : une façon de limiter la femme à sa fonction reproductrice ? Aussi personnelles que soient l’expérience et sa mise en scène, Heba Khalifa a à cœur de parler pour ses sœurs égyptiennes, comme le révèle son projet Homemade qui regroupe le témoignage de nombreuses femmes. En jouant avec les codes du conte, elle met en scène son désenchantement mais aussi son évasion. Face au miroir, dans son sérail, les sequins recouvrent par monceaux une peau desséchée – celle de pelures d’agrume : le corps, lui, a disparu. Le fruit est vicié, pourri, et Khalifa révèle l’origine du mal. La monstruosité qui germe à l’ombre des minarets, dans le secret des familles.

L’œil du cyclope

Mais le merveilleux permet d’apprivoiser le cauchemar, et sauve de l’horreur. L’œuf – symbole de fécondation – se fait œil, vigilant. L’œil apparaît, se multiplie sur les objets, sur les fronts, sur la plupart des collages surréalistes. Au corps-prison, Khalifa superpose le regard de l’artiste, qui dénonce l’oppression. Un retournement magique s’opère au fil des images. L’œil dit : je te vois. L’œil de la caméra capture, et le mauvais génie, la figure menaçante du mâle, se retrouve soudain en bouteille, encapsulé. Photographier le Malin échappé des contes, le réduire à un signe pas plus grand qu’une pupille, c’est peut-être déjà l’exorciser.

Enfin, l’artiste sublime le trauma transgénérationnel en façonnant de nouveaux visages, en multipliant ses identités, sereines ou monstrueuses : une photo d’identité rappelle un portrait barbouillé à la Bacon ; une autre, l’œil au milieu du front, semble protéger contre le mauvais œil, le destin tracé par les pères. Ultime métamorphose, Khalifa se représente en géante allongée sur les toits de la ville multicolore : c’est elle, désormais, la génie toute puissante du Caire.

Johanna Pernot

Johanna Pernot

Johanna Pernot est professeure agrégée de lettres modernes.

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