
Lucrèce raconte dans un texte le plaisir d’un homme qui regarde le naufrage d’un navire depuis une plage. Ce texte fut souvent interprété comme le plaisir sadique de voir l’autre souffrir, mais c’est aussi, ou surtout, le plaisir de se savoir sain et sauf sur la plage, lorsqu’on assiste à un drame. Le théâtre est ce lieu qui s’interroge sur l’acte de regarder les naufrages.
Il y a une dizaine d’années, Aurélie Charron a créé « Radio live », une série documentaire sur la jeunesse engagée. A Gaza, Téhéran, Alger ou Moscou, en Syrie, en Bosnie, en Ukraine, au Liban ou au Rwanda, des jeunes témoignent sur la scène de leurs parcours au milieu de cette tragédie qu’est l’Histoire. Néons verts à cour et à jardin, un coin concert (pour la magnifique partition musicale d’Emma Prat) un écran plat de télévision à l’avant-scène, un sol blanc, un écran vidéo dans les lointains et deux tables blanches pour les trois invités.
Dans « Réuni.es », le troisième volet, on part de Kigali au Rwanda avec Yannick Kamanzi, qui s’interroge sur le génocide entre les Hutus et les Tutsis, puis on arrive à Avignon, à Monclar, un quartier extra muros d’Avignon, avec Sihame El Mesbahi, en passant par Damas, avec Karam Al Kafri. De la radio, il ne reste que l’interview, et c’est la parole au présent qui transforme leurs témoignages en théâtre documentaire. Car si le teatron d’Aurelie Charron n’a plus grand chose à voir avec ses émissions de radio, elle a l’art de l’interview qui laisse parler son sujet. En effet, elle a mis en place un dispositif qui s’efface subtilement pour laisser la parole à la souffrance, à leurs trois histoires, à leurs corps, à une pure parole. Pure, parce qu’elle n’est jamais récitée, mais vivante, spontanée, directe, sans pour autant (et c’est la grande réussite du spectacle) tomber dans la réalité, souvent plus austère et plus brute, du traditionnel documentaire.
Le léger trouble des trois jeunes en scène face à notre présence n’est pas frontal, sans jamais nous oublier. On entre lentement dans leurs vies, les vidéos de leurs parents sont saisissantes de vérité. Le plus bouleversant fut à nos yeux Karam Al Kafri, le jeune homme a grandi (comme ses parents et ses grands-parents) dans un camp de réfugiés palestiniens à Damas, avant de s’enfuir à Moscou, au nom d’un accord entre Poutine et Bachar el Hassad, pour étudier, avant de gagner miraculeusement Paris, avec un billet en première classe, pour ne pas éveiller les soupçons. Quand il revient avec sa mère et sa sœur à Damas, quinze ans plus tard, pour déambuler au milieu des ruines, en cherchant à reconnaître la maison de son enfance, on est comme le spectateur de Lucrèce, qui assiste au naufrage du monde, sur l’une des plages théâtrales du festival d’Avignon, on pleure avec lui.
Notre monde est englouti dans la douleur, l’Histoire est redevenue particulièrement tragique, tout le mérite de ce spectacle est de le donner à voir en nous laissant espérer grâce à la jeunesse des interprètes qu’une autre foi dans le monde est possible.



