2 janvier 2025

Pale pink velvet

Velvet
Nathalie Béasse
© Christophe Raynaud de Lage

Les visions rudimentaires, subreptices, précairement magiques de Nathalie Béasse ont muté dans « Velvet » vers des scènes toujours aussi sublimes mais légèrement plus picturales, plus impressionnantes, plus techniques aussi — à l’image d’une femme immobile qui, comprimée dans son intérieur de vert velouteux, verse mille ans de larmes.

De fait, ses tableaux ont ici des contours un peu plus affirmés, et en eux les interprètes n’agissent plus comme ces créateur·rice·s impromptu·e·s d’autrefois, comme ces fantaisistes de passage, ces artisans naïf·ve·s et gracieux·ses qui foulaient « Aux éclats » ou « Le bruit des arbres qui tombent ». Ils·elles apparaissent désormais comme des êtres plus gauches et plus veules, susceptibles de ridicule, de jugement. Les acteur·rice·s de Béasse, auparavant tel·le·s qu’en eux·elles-mêmes, activateur·rice·s autonomes d’images surgissantes, semblent donc bouleversé·e·s dans leurs habitudes théâtrales. Alors qu’ils·elles présidaient la représentation, ils·elles semblent ici davantage regardé·e·s, épinglé·e·s, encadré·e·s. Sans être privé·e·s de cette authenticité sublimée qui n’appartient qu’à Béasse, ils·elles se mettent à désigner d’autres qu’eux·elles-mêmes, à symboliser une humanité plus vaste — celle catastrophée, tout aussi innocente que responsable, tout aussi majestueuse que déchue ; celle promise à s’enfoncer dans les plis délavés du monde.

Aussi Béasse condamne-t-elle délicatement le vivant légendaire de ses interprètes et lègue-t-elle radicalement cette vitalité scénique aux forces invisibles qui soulèvent le plateau. Le vent est en tête, comme toujours chez elle, et s’impose au départ derrière le lourd velours pâle comme le personnage principal. Tandis que celles et ceux qui allaient contre le vent ont ici des visages plus postichés et des corps plus engoncés,  moins aérés, souvent emmitouflés dans ce velours que Walter Benjamin voyait comme l’allégorie même de la vanité humaine. Ce tissu, dont les doigts modifient les ombres, a effectivement quelque chose d’une peau persistante qui incarnerait selon Benjamin le rêve matérialiste d’une trace éternelle de l’humanité. Sauf que chez Béasse, les velours sont ironiquement plus grands et plus épais que les hommes – ils en viennent significativement à masque leurs visages – appartenant davantage au cosmos qu’aux petites manigances digitales. Dans « Velvet », Nathalie Béasse parvient alors à être autant dans la mélancolie que dans le renouveau dynamique de sa propre esthétique. Metteuse en scène du vivant depuis toujours, adepte de formes déjà peu anthropocentriques, elle affirme ici un art théâtral encore moins humain, plus cosmogonique et plus allégorique qu’à son habitude, mais toujours aussi irréductible à lui-même.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Potion philosophique

La fin de la récré aflalienne aurait-elle sonné ? Dans L’Amour de l’art, seconde “récréation philosophique“ de Stéphanie Aflalo, le crâne memento-morien finissait déjà par édenter la conférence hilarante. Tout doit disparaître est l’accomplissement génial de cette trilogie. Ici l’ironie ne sauve plus le drame, l’intime rattrape les facéties et
10 mars 2026

À la merci des autres

Arne Lygre écrit des pièces de plus en plus concrètes où la pragmatique de la relation humaine – qu’il est l’un des seuls dramaturges à travailler aussi profondément  – affirme sa radicale douceur. De fait, l’auteur norvégien ouvre des situations où la possibilité du lien et la disponibilité des êtres sont
5 mars 2026

Francis Huster au stade fécal

Dans leur adaptation ratée de la série En thérapie, François Pérache et Charles Templon proposent tout de même un documentaire psychanalytique renversant sur Francis Huster. Posons d’abord les coordonnées symboliques du spectacle. La scénographie est une petite pièce biseautée dont la matière – le contreplaqué – rappelle immédiatement aux spectateur·rice·s,
28 février 2026

Les mourants redeviennent souvent enfants

En dénervant La Mort de Danton – autrement dit en retenant le souffle épique et historique de la pièce – Arthur Nauzyciel rend paradoxalement le texte de Büchner à sa physicalité primaire, au sensualisme de sa pensée, à son anatomisme effaré.  Le geste brillant et sensible qu’il réalise, avec les
26 février 2026

Travailler encore

Le théâtre du travail n’a-t-il pas trop vécu ? Nous arrivons au spectacle de Francesco Alberici, qui veut mettre en scène la vampirisation de son frère Pietro par une multinationale, avec la crainte d’une énième forme édifiante et pédagogique sur le sujet. Fort heureusement, l’artiste italien partage notre inquiétude et
17 février 2026