19 juillet 2025

Prolixe polyglotte

Every-Body-Knows-What-Tomorrow-Brings-And-We-All-Know-What-Happened-Yesterday
Essia Jaïbi | Mohamed Toukabri
(c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Si frotter différents styles de danse pour en éprouver l’heureuse entente et abolir leur hiérarchie fait le sel des pièces de groupe d’un Amala Dianor, entre autres, scruter le corps en solo pour déployer les strates des héritages chorégraphiques oxymoriques qu’il recèle, et les jeux de domination qui les sous-tendent, est un sillon encore peu creusé.

Mohamed Toukabri s’y engouffre avec une proposition qui foisonne d’idées et d’entrées dramaturgiques. Alors que l’approche de chacune d’elles (ou presque) est en soi performante, l’ensemble finit toutefois par dissoner quelque peu, se lisant confusément comme des touches impressionnistes, voire des paragraphes trop éclatés.

Le rapport entre le texte, écrit par Essia Jaïbi, parfois oralisé par une voix off non identifiée, et la danse s’avère stimulant dans ses prémices, augurant des translations et déplacements de l’un à l’autre. Ce que la parole (nous) refuse, soit, par instants, sa traduction depuis l’arabe, soit les évidences (« I’m not Mohamed »), la gestuelle s’en empare, ouvre les possibles et se propose comme parchemin à déchiffrer. Mais ce jeu se dévitalise peu à peu en raison du caractère convenu de la suite du texte, qui martèle ses revendications politiques sous forme de vérités générales plutôt creuses.

À cette disjonction, s’ajoute un changement de paradigme dans la recherche mémorielle quelque peu maladroit. Alors que s’élaborait une conversation entre les différentes techniques de danse incorporées par Mohamed Toukabri au long de son parcours, conjuguant leurs contradictions – un port de bras classique en sujet de phrase, dilué dans un jeu de jambes de break, le tout dans une syntaxe à la schizophrénie, certes explicite, mais parfaite ; ou plus subtilement, une ligne de danse contemporaine trouvant son parallèle infaillible dans le hip-hop –, l’irruption des masques, d’ailleurs brève, détonne. Si leur propre mise en regard fonctionne, tissant un fil entre culture ancestrale et actuelle – la tête de bouc, animal sacrificiel, suivie de l’ironique cagoule pailletée d’un rappeur d’aujourd’hui, objet de clichés d’un regard dominant –, leur recours peine à s’articuler dramaturgiquement avec l’ensemble, se recevant plutôt comme un aparté. Le dépliement stylistique semble s’oublier au profit du recouvrement – du visage – et d’une plongée intérieure – par une exploration prégnante d’états de corps –, avant de se récupérer de manière plus anecdotique.

Un défaut symptomatique d’une proposition à la matière peut-être trop dense, qui espère rendre tous ses aspects signifiants. Pour autant, Mohamed Toukabri, formé notamment à P.A.R.T.S., possède une verve et un vocabulaire chorégraphiques riches et précis, et une puissance à l’empreinte indélébile. Il resterait encore, ici, à mieux coordonner le discours et ciseler davantage le propos, non dénué d’intérêt.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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