25 juillet 2025

Quel est ce mot qui (me) parle ?

Il nous est arrivé quelque chose
Olivier de Sagazan
(c) Henri de Rusunan

Par une fascinante performance, qui fusionne arts et sciences – l’originelle discipline de recherche de cet ex-biologiste, aujourd’hui artiste-fou –, Olivier de Sagazan ose chercher, dans l’intranquillité d’un objet scénique ultra-prolixe, le bruissement charnel du monde. Et ne le trouve, ne nous le renvoie jamais mieux que lorsqu’il prend le verbe à bras-le-corps.

D’emblée, dispositifs scénographique et expérimental se confondent. Dans un tube à essai géant, Sagazan se glisse pour entamer une course sur place, pétri de capteurs qui encapsulent son électrocardiogramme, retransmis sur un écran en fond de scène, et deux musiciens trafiquent des tables de son tandis qu’un vidéaste scrute le coureur. Avec le corps qui s’échauffe, c’est une logorrhée qui naît, et toute une recherche qui se met en branle, dans une nécessaire interaction permanente entre la profusion des médiums scéniques et le performeur.

Dans cette double dilution de soi, verbale et physique, l’athlète devient medium, soit une pure surface d’apparition d’images (Emanuele Coccia), mettant en miroir le micro et le macro qui font le tissu du monde. À travers lui, se projette un furieux vortex pictural, qui superpose faune, flore, le meilleur et le pire de la civilisation, où l’on hésite entre orgie poétique et universel reportage qui s’autodétruit.

Mais le geste n’est autrement plus puissant que lorsque cette quête phénoménologique atteint son nœud essentiel autant que paroxystique, que le « moi » s’anéantit définitivement pour sonder d’où et comment « ça » parle. La forme s’épure et la frénésie scénique, sans se silencier certes, semble se concentrer dans le seul performeur, gagnant ainsi en vitalité. Tout entier tendu, porté par une aporie qui confine à la transe cérébrale, cet insensé qui nous ressemble cherche dans son gosier les vocables dont il sait ne pas être la source, et que pourtant il expulse. Tel Rimbaud « enterré dans la marne » pour chercher l’origine du langage, Sagazan « entubé » dans l’eau (amniotique) extirpe les mots, et bute contre leur mystère pour mieux pénétrer le cœur de l’universel textus charnel. Poète autant qu’infans, qui projette cris baconiens, borborygmes, jusqu’aux néologismes, à la fois en-deçà et au-delà du langage, il profère un peauème pour enfin inventer (dans l’acception latine de « découvrir ») le terme caché derrière la périphrase du titre : ce qui constamment nous arrive, c’est « l’apparaissence » des choses. Et par ce mot, c’est presque un cosmos qui recommence, et un fœtus qui s’« entextue » de nouveau. Sublime horreur.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse), à Théâtre(s), La Lettre du spectacle, La Scène, UBU... Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Hanna Laborde

Trouble dans le jardin

Tout commence avant l’entrée en salle, par une extinction – celle de nos téléphones, pour éviter toute lumière, nous dit-on –, suivie d’une distinction. En effet, à la demande des artistes, neuf personnes se portent volontaires pour être « mères » – à savoir, qui éprouvent un instinct de soin,
11 décembre 2025

De croisements en traversées

Le NEXT festival, qui déploie sa 18e édition jusqu’au 29 novembre, est une histoire de circulations. Entre les villes de deux pays frontaliers, la France et la Belgique, inscrites au sein de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai, auxquelles s’ajoute Valenciennes, mais aussi entre les lieux – vingt théâtres –, les langues et les
26 novembre 2025

Conversation avec Madeleine Fournier, à la convergence des temps

Depuis toujours, elle a le mouvement pour langage. Et depuis quelques années, notamment  2018 avec son premier solo, « Labourer », elle donne à voir sa grammaire singulière. L’esthétique de Madeleine Fournier relie danses traditionnelles et minimalisme contemporain dans une même durée, celle d’un présent densifié. Et son corps, tel
27 octobre 2025

Sables mouvants

Entre plage et salle, fond de scène bleu océan et boîte noire, le festival Cadences a pris ses quartiers de fin d’été à Arcachon et son Bassin, voire jusqu’à Bordeaux, pour sa 23e édition. Certes, le terme est facile, mais « éclectique » est pourtant celui qui vient en tête pour qualifier
30 septembre 2025

Prolixe polyglotte

Si frotter différents styles de danse pour en éprouver l’heureuse entente et abolir leur hiérarchie fait le sel des pièces de groupe d’un Amala Dianor, entre autres, scruter le corps en solo pour déployer les strates des héritages chorégraphiques oxymoriques qu’il recèle, et les jeux de domination qui les sous-tendent,
19 juillet 2025