
Par une fascinante performance, qui fusionne arts et sciences – l’originelle discipline de recherche de cet ex-biologiste, aujourd’hui artiste-fou –, Olivier de Sagazan ose chercher, dans l’intranquillité d’un objet scénique ultra-prolixe, le bruissement charnel du monde. Et ne le trouve, ne nous le renvoie jamais mieux que lorsqu’il prend le verbe à bras-le-corps.
D’emblée, dispositifs scénographique et expérimental se confondent. Dans un tube à essai géant, Sagazan se glisse pour entamer une course sur place, pétri de capteurs qui encapsulent son électrocardiogramme, retransmis sur un écran en fond de scène, et deux musiciens trafiquent des tables de son tandis qu’un vidéaste scrute le coureur. Avec le corps qui s’échauffe, c’est une logorrhée qui naît, et toute une recherche qui se met en branle, dans une nécessaire interaction permanente entre la profusion des médiums scéniques et le performeur.
Dans cette double dilution de soi, verbale et physique, l’athlète devient medium, soit une pure surface d’apparition d’images (Emanuele Coccia), mettant en miroir le micro et le macro qui font le tissu du monde. À travers lui, se projette un furieux vortex pictural, qui superpose faune, flore, le meilleur et le pire de la civilisation, où l’on hésite entre orgie poétique et universel reportage qui s’autodétruit.
Mais le geste n’est autrement plus puissant que lorsque cette quête phénoménologique atteint son nœud essentiel autant que paroxystique, que le « moi » s’anéantit définitivement pour sonder d’où et comment « ça » parle. La forme s’épure et la frénésie scénique, sans se silencier certes, semble se concentrer dans le seul performeur, gagnant ainsi en vitalité. Tout entier tendu, porté par une aporie qui confine à la transe cérébrale, cet insensé qui nous ressemble cherche dans son gosier les vocables dont il sait ne pas être la source, et que pourtant il expulse. Tel Rimbaud « enterré dans la marne » pour chercher l’origine du langage, Sagazan « entubé » dans l’eau (amniotique) extirpe les mots, et bute contre leur mystère pour mieux pénétrer le cœur de l’universel textus charnel. Poète autant qu’infans, qui projette cris baconiens, borborygmes, jusqu’aux néologismes, à la fois en-deçà et au-delà du langage, il profère un peauème pour enfin inventer (dans l’acception latine de « découvrir ») le terme caché derrière la périphrase du titre : ce qui constamment nous arrive, c’est « l’apparaissence » des choses. Et par ce mot, c’est presque un cosmos qui recommence, et un fœtus qui s’« entextue » de nouveau. Sublime horreur.


