8 juillet 2025

Rendre au théâtre ce qui appartient au théâtre

Fusées
Jeanne Candel
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Sans doute aucun, le grand mérite de « Fusées » est qu’il radicalise une veine existante chez Jeanne Candel depuis les débuts — celle du dépouillement. Jamais dans les créations partagées avec Samuel Achache ou dans les spectacles qu’elle signe en solo, on avait vu le théâtre réduit à l’os à ce point ; d’ailleurs, « Demi-Véronique » et « Baùbo » embrassaient plutôt la recherche plastique que La vie brève, propulsée par les espaces splendides de Lisa Navarro, affectionnait déjà pour son « Crocodile trompeur ». À cet égard, « Fusées » est plus proche du « Goût du faux » voire du liminaire « Robert Plankett » (que nous n’avions pas vu), c’est-à-dire d’une époque plus lointaine et plus minimaliste chez la metteuse en scène et actrice. Cette contraction de moyens est une excellente nouvelle, parce qu’elle autorise (c’est presque une question morale) une théâtralité à la virtuosité à peu près jamais atteinte pour la compagnie, dont l’étiquetage tout public est une bénédiction libératrice. On pense entre autres à la scène où Boris et Kyril, les deux cosmonautes abandonnés sur leur station spatiale, s’enfuient de leur prison d’apesanteur : deux chaises seulement, une panoplie de mimes de goût douteux sur le papier, d’excellente facture sur le plateau, rendent au théâtre ce qui appartient au théâtre… Ici, le duo Vladislav Galard/Jan Peters, dont aucun artifice ne ternit la mécanique combinatoire, apparait carrément à nu dans un geste d’une générosité toute politique où seuls quelques accessoires de bric et de broc, y compris le piano de Claudine Simon qui les accompagne, ponctuent la vis comica. 

On n’en dira pas tant, néanmoins, du parasitage narratif (le prologue scientifique ; la session de Q&A entre la Terre et le vaisseau) et surtout lyrique (les paraboles des bêtes sauvages en prologue et en épilogue) qui alourdissent un peu l’ensemble : le premier passe encore (mais pourquoi s’attarder tant sur le contexte, dont on comprend bien mieux les enjeux lors des scènes de vie sur la station ?) ; or le second prétend bizarrement à un sérieux hors de propos dans lequel seuls quelques adultes trop mornes pourront se draper, en invoquant l’intérêt superfétatoire de cette langue pseudo-enfantine. Ce n’est pas la première fois que La vie brève succombe à ce nappage romantisant ; heureusement, il est loin d’enrayer pas le moteur de « Fusées », dont l’élégance théâtrale et musicale tient précisément à cet épurement jusqu’à la substantifique moelle de la boîte noire.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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