
Entre plage et salle, fond de scène bleu océan et boîte noire, le festival Cadences a pris ses quartiers de fin d’été à Arcachon et son Bassin, voire jusqu’à Bordeaux, pour sa 23e édition. Certes, le terme est facile, mais « éclectique » est pourtant celui qui vient en tête pour qualifier ce festival chorégraphique, à l’ancrage territorial et à la programmation inter/nationale.
Au gré des dix-huit compagnies invitées, se croisent une variété de styles, de la danse contemporaine au hip-hop jusqu’au flamenco, et s’entrechoquent célèbres têtes d’affiche avec des découvertes, des formes spectaculaires avec d’autres plus intimistes, voire, pour certaines, plus singulières – que l’on aimerait plus nombreuses. Un jeu d’entrelacements qui va jusqu’à faire se rencontrer professionnel·les et amateur·ices : outre sa fameuse « barre sur la plage », ouverte à tous.tes et animée par un « grand nom » (celle d’Amala Dianor, chorégraphe fil rouge de cette édition, fut annulée pour cause de pluie), une des particularités de ce festival est de faire la part belle aux écoles de danse. Celles-ci ont l’occasion de se produire lors de scènes ouvertes, ou bien d’assurer les levers de rideaux entre chaque spectacle programmé au Théâtre de la Mer.
C’est dans cet écrin-ci, avec son plateau élevé au-dessus du sable arcachonnais, que se sont joués les spectacles dont nous rendons compte – à l’exception d’un seul, replié au Palais des Congrès pour échapper à la météo capricieuse.
Première découverte, celle du collectif Hedo, composé de quatre jeunes chorégraphes et interprètes guadeloupéen·nes. « Douslèt » se reçoit comme une épopée dansée et vocale, qui travaille les apories psychiques et identitaires générées par les migrations forcées. Le quatuor, doté d’une vraie richesse stylistique, touche au plus juste lorsqu’il creuse ces tensions dans la dramaturgie du corps – son inscription dans l’espace et sa gestuelle. La forme oscille souvent entre explosions intranquilles aux quatre coins de la scène et accalmies chorales. Quant au fin travail technique, il donne à voir des oxymores incarnés (stase des pieds et ondulations du haut du corps, entre autres), pour signifier l’appartenance qui n’est pourtant plus et un ailleurs pas encore atteint. À la longue, on pourrait seulement regretter une dispersion du sens par une trop grande démultiplication des entrées et directions dramaturgiques, transformant un souci d’universalisation en une exhaustivité quelque peu maladroite.
Avec son originalité détonante, « El Dorado », de la compagnie belge NDE (Nicanor de Elia), stimule l’œil. Pariant sur un jonglage sans objet, une danse émergée d’entre les manipulations circassiennes, les corps des six interprètes se suffisent à eux-mêmes. Car ici, ce sont eux qu’on lance et qu’on rattrape, qu’on soulève et propulse. Cette sorte de poème scénique surréaliste, mi-bateau ivre mi-raz-de-marée psyché, parcouru d’une paronomase en « b », entre musique bulleuse et rebonds des corps, compose une relation en acte. Entre corps jonglés et corps jonglant, lancés et lanceurs, voltigeurs et porteurs, naît une dialectique intersubjective : de « l’ob-jet » à « l’ob-je », il n’y a qu’un jeu existentiel, et ces acrobates s’y risquent à cœur joie. Si certains tableaux se veulent trop démonstratifs de l’intention, perdant alors en efficacité, d’autres ont bien valeur d’actes poétiques en ce qu’ils ouvrent un nouveau langage, tel ce « tango circassien ». C’est dans cet espace de l’entre-deux trouvé qu’une densité redoublée s’offre aux corps, ceux-ci (re)gagnant ainsi une véritable singularité.
Sans être fine connaisseuse du flamenco, et de ses codes, on ne peut que sentir la grammaire tout à fait particulière d’Ana Pérez, qui tord les racines de ce style de danse pour mieux en faire jaillir la vitalité. Presque à l’instar de ce titre, « Stans », qui agrège à l’ancrage du radical un participe présent. Certes, il ne s’agirait pas de porter une interprétation trop méta, puisque ce latinisme fait signe avant tout vers le « Stabat Mater », poème de la douleur digne s’il en est, en préférant à l’imparfait du verbe originel l’incessant présent. En scène, Ana Pérez est arrimée au sol, enracinée, et pourtant sans cesse tendue par un élan de vie, dans un corps-à-corps sonore avec le joueur de théorbe José Sanchez, qui la traverse autant qu’il l’envoûte de ses vibrations baroques. Elle danse un palimpseste du poème médiéval, se glisse dans sa structure, en convoquant les figures reconnaissables du flamenco dans lesquelles s’engouffre pourtant le souffle de l’altération. Peut-être est-ce dans ces suspensions que la danseuse maintient, avant le coup de talon, rendu ainsi d’autant plus sismique, dans un pied retenu, dans l’ampleur d’une fente, dans l’élévation gracieuse des bras. Cet endroit d’une impulsion autant que d’une expiration, une sorte d’« entre-frappe », la latence silencieuse d’où naît tout cri, celui de la souffrance qui nourrit pourtant la persévérance.
Autre duo, autre style, avec « M&M », signé Amala Dianor. Sur une partition du DJ Awir Leon, fidèle comparse, la danse contemporaine de Marion Alzieu et le dancehall jamaïcain de Mwendwa Marchand se rencontrent dans une forme réduite à l’os, jusque dans les tenues. Se retrouve là cet art de la conversation chorégraphique, cher à l’artiste venu du hip-hop, par lequel se façonne un territoire commun aux tracés stylistiques et syntaxiques pourtant singuliers. Si les deux interprètes donnent forme à un espace gestuel partagé, creusant parfois un même sillon, c’est au gré d’accents et ponctuations propres à leur esthétique – tel ce bassin soudainement plus incliné chez Mwendwa que chez Marion. Le tout, en se frottant au vocabulaire de l’autre, pour enrichir le sien propre par des emprunts, ou bien en préférant s’inscrire en contradiction. Si la composition perd parfois en finesse lors de latences ou duels plus superficiels, elle s’offre pourtant comme une sorte de degré zéro – au sens d’origine – propice à l’étude, pour qui veut saisir l’essence du travail « langagier » d’Amala Dianor.
Et ce, avant d’apprécier le lendemain« Gesualdo Passione », sa dernière création chorale (dans tous les sens du terme, puisque les chanteur·euses des Arts Florissants s’adjoignent aux danseur·euses de sa compagnie), sur la scène de l’Auditorium de Bordeaux.


