
L’idée était séduisante : tels des rabbins talmudiques énumérant à l’infini les noms de Yahweh, la petite troupe d’officiants menés par Joris Lacoste promettait de faire un sort, par la litanie de la parole, à l’intégralité des objets du monde. De les convoquer par le langage, de dévoiler la liste à la Prévert, jamais achevée, des choses des sociétés humaines – et à leur sommet la société de consommation, toujours avide de matière nouvelle.
Pas vraiment comédie musicale, hybridant la performance et le concert-concept, « Nexus » a des airs de rituel néo-dadaïste et des arômes de ratatouille langagière. Reposant sur l’énergie – intarissable – des neuf interprètes, il s’engage sur la voie périlleuse d’une surenchère de paroles. Mais le projet s’avère l’exemplification d’une création engluée dans son propre concept. On assiste au dressage interminable d’un recensement dénué de toute intentionnalité : là où l’exercice devient, chez un Valère Novarina, un geste d’écriture et de poésie onomastique, il est ici cantonné à un pur exercice de style dont on ne doute pas une seconde du jubilatoire processus créatif mais dont la représentation scénique peine à générer un véritable matériau sensible : c’est que l’objet de tous les objets, celui que compose le spectacle lui-même, peine à exister pleinement. Ce premier paradoxe en contient d’autres, comme l’insistance sur la guerre à Gaza, référence lourde qui contredit le principe même, énoncé pourtant explicitement dans l’incipit, de l’ « égale hétérogénéité des choses », principe selon lequel Shakespeare est relié indifféremment à la fête nationale du 14 juillet ou une paire de Louboutin.
Partant, ce n’est pas tant la déclamation aléatoire, façon algorithme propulsé par une IA générative – provoquant parfois des juxtapositions heureuses – qui pose problème : c’est la vacuité structurelle de son énonciation. Déchargés de toute vitalisme, réduits à une combinatoire desséchée, les mots se contentent de s’agréger les uns aux autres, hors sol. Cet inventaire surréaliste aurait pu, par sa nature ostensiblement répétitive, devenir le terrain fertile d’une certaine expérimentation sensorielle : mais celle-ci, malgré une tentative de polytonie vocale et musicale (mention spéciale à Daphné Biiga Nwanak), échoue péniblement. Quelques envolées, par moments, éclaircissent l’attention congestionnée : (trop) rares moments de prises de parole individuelles, à l’image de cette anecdote pittoresque portée par un Thomas Gonzalez particulièrement inspiré. Finalement le nexus de l’adoration se révèle plutôt être l’adoration du nexus, l’autocontemplation d’un vortex de paroles nouées en un chapelet ne renvoyant à aucun autre Dieu que celui de l’ennui.



